Accueil  >  Hommage à Leonid Gavrilov
Flux RSS

Hommage à Leonid Gavrilov

Le 05 avril 2019 à 11:09 par Olivier Bellamy

Aujourd’hui, mon professeur de piano est mort. Il n’a pas été le seul dans ma vie, mais c’est à lui que revient ce titre à la fois modeste et essentiel, comme on dirait « papa est mort » ou « mon grand amour n’est plus », car ce qu’il m’a dit m’a marqué et continue de m’habiter même s’il ne me donnait plus de leçons depuis plusieurs années.
Il s’appelait Leonid Gavrilov. Son nom ne vous dira rien si vous ne le connaissiez pas, mais c’est un des plus grands musiciens que j’aie croisé dans ma vie. Mes chats l’adoraient et ils ne donnent pas leur affection à n’importe qui. Tous ceux qui ont travaillé avec lui doivent se sentir orphelins, car il avait la passion de son métier.
Il était l’élève de Nielsen à Saint-Pétersbourg, l’équivalent d’un Neuhaus à ses yeux. Il avait juste assez d’argent pour vivre. Autant dire qu’il était riche puisqu’il ne possédait rien et n’était possédé par personne. Il me semblait parfois qu’il gâchait son talent à donner des cours à des débutants dans un petit conservatoire de la région parisienne ou à de simples amateurs comme moi, mais il devait savoir que les vrais artistes ont rarement la place qu’ils méritent et semblait l’accepter sans aigreur. Il vivait seul dans la dépendance d’un château, une bicoque en bordure d’un très beau parc. C’était pour lui le plus important : d’être au milieu de la nature.
Chaque fois qu’il venait chez moi pour me donner une demi-heure de cours, j’avais rendez-vous avec la musique. Il était chaleureux et profond comme un vrai Russe. Avec un charme fou, une oreille diabolique. Il aimait la musique comme on aime sa mère. Ne voulant que le meilleur pour elle et se montrant sans indulgence et sans patience avec ceux qui ne la respectaient pas. Pour être heureux, l’essentiel pour lui était de servir la musique. Le reste était très secondaire, insignifiant. À part l’amour, l’amitié, le bon vin et les livres.
Quelquefois nous écoutions de la musique ensemble. Peu de pianistes, parmi les plus fameux, trouvaient grâce à ses yeux. La plupart ne lui apprenaient rien, il sentait trop les trucs. Il ne disait rien de mal, il se contentait de faire la moue. Un seul suscitait son respect absolu : Dinu Lipatti. Et parmi ceux que je lui ai fait écouter Annie Fischer éveilla en lui un enthousiasme foudroyant.
Leonid Gavrilov était aussi poète. Les dernières années, sentant peut-être sa fin prochaine, à moins que ce ne soit cette passion dévorante qui ait hâté le fil de son existence, il les a passées à écrire plusieurs livres de poésie à la main. En russe. Il était persuadé de la valeur de ses poèmes. Nous allons peut-être découvrir un nouveau Pouchkine dans les années à venir si quelqu’un s’occupe de les faire publier. Il avait peur que tout disparaisse dans un incendie.
Ces derniers mois, n’ayant plus de ses nouvelles, je lui ai laissé plusieurs messages. Il m’a rappelé et m’a dit qu’il avait un cancer. Mais il s’est montré rassurant. Il m’a aussi dit que j’avais été une rencontre importante pour lui. Ému et surpris, j’ai bredouillé que moi aussi. Je n’ai pas compris que c’était sa manière de me dire adieu.

blog.jpg

Lien permanent | Rétrolien

Il y a un commentaire pour cet article :

1 Chantal Videcoq, le 03 mai 2019 à 12:26 :

Merci Olivier de ces mots qui expriment si bien le chagrin que nous éprouvons, nous les élèves de Leonid, privilégiés d’avoir été guidés par ce merveilleux professeur inspiré. Depuis que votre hommage est apparu sur votre blog, je l’ai fait lire aux élèves de Leonid que je connaissais le mieux et tous ont été touchés par vos mots qui restituent ce que nous aurions aimé dire le concernant : le lien avec la nature, le charme, l’amour filial le liant à son magnifique professeur M. Nielsen, la musique indispensable comme une respiration, la poèsie s’emparant de lui comme une fièvre ces dernières années… et bien sûr sa patience affectueuse avec nous élèves médiocres qui l’adorions. Merci à vous. Chantal V.


Donnez votre avis !






ombre