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In memoriam Marie-Françoise

Le 17 août 2018 à 12:28 par Olivier Bellamy

Marie-Françoise

Marie-Françoise Bucquet avait une devise qu’elle a empruntée à Pablo Casals : « On ne monte pas sur scène pour être jugé, mais pour vivre. » Il m’est impossible d’imaginer l’absence de Marie-Françoise, car elle était la vie, faite pour vivre, pour donner la vie, pour rendre la vie à tout. Aux partitions, aux souvenirs, aux pianistes endormis, aux élèves qui hibernent. Elle réveillait les engourdissements dans un torrent de passion et d’amour.
N’avait-elle pas sacrifié une carrière qui s’annonçait brillante chez Piano**** après avoir été l’une des élèves préférées de Wilhelm Kempff. Déjà jeune, elle voulait que son action ait un sens. Jouer Stockhausen ou Schönberg alors qu’elle était aussi une beethovénienne incroyable. Il fallait faire vivre la musique, secouer le cocotier, libérer les énergies, servir le génie, révéler les talents, dénouer les crispations, balayer les petitesses. Marie-Françoise sentait, pensait et voyait grand. Elle a fait mieux que courir le monde en donnant des concerts. Elle a tout fait pour que la musique vive. Donnant confiance à tous ses élèves. Dissolvant les névroses inutiles. Celles de Brahms sont bien plus intéressantes. Rompant les petits freins intérieurs pour rejoindre Liszt sur les hauteurs. Elle était exaltée, passionnée, emportée, folle comme la musique quand elle est feu et tonnerre.
Nicholas Angelich avoue qu’elle l’a « sauvé ». Et tant d’autres qu’elle a présentés à Leon Fleisher, à Alfred Brendel, ou à qui elle parlait de « M. Kempff » qui n’aurait pas admis tel comportement. Il fallait rendre l’esprit et le corps libres, pas relâchés ou avachis. Cette esthétique des grands espaces avait sa morale coupante, exigeante, cruelle parfois.
Elle recevait avec un côté Verdurin qui s’effaçait dès qu’on parlait musique, car tout devenait possible, rien n’était bourgeois. On prenait l’apéritif autour du piano dans un salon bien peu salonard. Tout pour l’esprit et pour le cœur. Le confort et les conventions ailleurs. Puis on descendait un escalier abrupt où elle s’est rompu le cou une fois, quand s’est déclarée sa saloperie de maladie qui lui rongeait ce qu’elle avait de plus vif, l’esprit ! On mangeait à la bonne franquette : le tarama de Jorge, son mari, ce grand d’Espagne qui a deux cœurs au lieu d’un et qui sait tout sur les choses importantes et qui ignore ce qui n’en a pas. Du jambon, de la soupe qu’elle avait passé des heures à faire cuire et dont elle était aussi fière que de ses Klavierstücke, du pain, des glaces, il fallait manger ! Ariana passait en coup de vent. On pensait à elle d’un coup de vin. Il y avait « le fauteuil de Brendel », lui seul avait le droit de s’asseoir dessus, même quand il n’était pas là. Elle s’énervait quand on critiquait Boulez dont elle avait joué la 2e Sonate (!) Elle avait le cœur pur, comme aurait dit Beethoven, le regard clair, l’esprit droit. Mais il ne fallait rien dire sur Brendel ou sur ses élèves qu’elle aimait comme ses enfants. Je la revois si heureuse après un concert de Nicholas à La Roque d’Anthéron. Inquiète aussi, comme une mère. Elle me parlait de Shani di Luka avec des flammes dans les yeux, d’Etsuko Hirosé comme d’une princesse du Japon. Elle voulait qu’on aime ceux qu’elle aimait. Elle m’aimait aussi, je le sais, moi je l’adorais. Et je voudrais à mon tour que tout le monde l’aime. Pour qu’on lui rende l’amour dont elle nous a gavés, pourris, gâtés, et que le bon Dieu lui fasse une belle place là où elle est, près de Mozart avec qui elle parlera toute l’éternité, mais aussi de Xenakis parce qu’il ne faut pas l’oublier lui non plus. Toujours un peu Jeanne d’Arc, Marie-Françoise, à sauver le talent, comme on sauve un roi, qu’on lève une armée et qu’on libère un pays. Un pays qui s’appelle musique mais dont le prénom sera Amour pour toujours.

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