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Sylvia Kahan, lyre et machine à coudre

Le 12 juillet 2018 à 09:47 par Olivier Bellamy

Pianiste et musicologue américaine, Sylvia Kahan a mis 20 ans pour raconter la vie de la plus grande mécène du Paris musical du début du XXe siècle : la princesse Singer-Polignac. Une évocation passionnante en un livre indispensable qui vient d’être traduit en français.
Voici son programme :
4 pièces de musique classique :

Cinq mélodies de Venise de Fauré (Mandoline ou En Sourdine), 
Renard de Stravinsky, 
Concerto pour 2 pianos de Poulenc, 
Suite pour violoncelle de Bach jouée par Marc Coppey (impérativement par Marc)

3 Madeleines

MADELEINE 1 : Pavane pour une infante défunte de Ravel.
Dominique Merlet ou Vlado Perlemuter, si possible

Pourquoi j’ai choisi Winnaretta Singer-Polignac comme sujet, tout d’abord, de ma thèse doctorale et, ensuite, d’une biographie ?

Pour mon doctorat, il m’a fallu présenter trois récitals comme pianiste, et une thèse.  Le moment est arrivé où je devais choisir le programme du dernier récital et un sujet de thèse. Je me suis décidée à trouver tout d’abord le programme du récital, c’était plus facile. Sur le piano chez moi il y avait une pile de partitions de musique que j’avais voulu apprendre. Sur le dessus de la pile : la Pavane pour une infante défunte de Ravel. Commençant à déchiffrer le morceau, j’ai aperçu que le morceau était dédié “à la princesse Edmond de Polignac”. Une fois terminé, j’ai pris la deuxième partition dans la pile : la Sonate pour piano de Stravinsky. J’ai ouvert la partition. “Tiens ! Ce morceau, aussi, est dédié à la princesse Edmond de Polignac. Curieuse coïncidence. Qui est cette dame ?” Peu après, à l’université, j’ai cherché son nom dans le Groves Dictionary of Music. Rien du tout. J’ai laissé tomber.

Une semaine après, une répétition chez moi avec une cantatrice.  Elle me dit : “On va commencer avec ‘Mandoline’ de Fauré”. J’ouvre la partition : “Dédiée à Mme la princesse Edmond de Polignac”. J’ai été époustouflée. Deux fois, c’est une coïncidence, mais trois fois, c’est un signe. J’ai téléphoné à mon ami pianiste à Paris, Jay Gottlieb : “Est-ce que tu connais le nom de la princesse de Polignac ?” “Non, dit-il, mais il y a une Fondation Singer-Polignac dans le 16è. Je vais me renseigner”. Quelques jours plus tard, j’ai reçu les brochures de la Fondation, dans lesquelles j’ai appris que Winnaretta Singer-Polignac était l’une des héritières de la fortune des machines à coudre Singer et qu’elle avait consacré sa vie à la promotion de la musique contemporaine. Je suis devenue de plus et plus intéressée…

Peu après, encore par hasard, j’ai lu le petit bouquin Mademoiselle, qui regroupait des interviews de Nadia Boulanger par Bruno Montsaingeon. Dans ce livre, Nadia Boulanger écrit : “Ah, oui, la princesse de Polignac : une fois arrivée quelque part, quinze minutes après, on faisait de la musique de chambre, on récitait des poésies en grec. Je me souviens le jour inoubliable où j’ai été chez elle, et le maître d’hôtel est venu, affolé : ‘Madame la princesse, il y a quatre pianos à la porte ! Que dois-je faire ?’ ‘Faites-les entrer, dit la princesse’. Ces pianos étaient là pour l’avant-première des Noces de Stravinsky, qui eut lieu le lendemain.”

Et voilà le sujet de ma thèse ! 

Et ce fut le début de cette grande aventure…

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MADELEINE 2 : Intermezzo en la majeur, op. 118, n° 2 de Brahms
Richard Goode (Nonesuch) ou Trio Stern, Rose, Istomin

Il y a eu certains moments moments déterminants qui m’ont amenée à poursuivre une carrière de musicienne :

1° J’avais voulu devenir pianiste soliste, mais tous mes professeurs de piano m’ont dit : “Vos mains sont trop petites. Il faut abandonner cette idée”. Heureusement, quand je suis entrée au Conservatoire, mon professeur m’a demandé de commencer l’étude de l’Intermezzo en la majeur, op. 118, n° 2 de Brahms. C’était comme un cadeau du ciel. Non seulement je pouvais atteindre toutes les notes, qui ne dépassaient pas plus qu’une octave, mais la pensée musicale de Brahms m’attirait au plus haut point. Le contrepoint entre la mélodie et la basse mêlait les émotions profondes et la logique - et le défi - d’un puzzle. J’étais séduite par la passion frustrée, les désirs inassouvis qu’incarnait cette musique extraordinaire. Mon adoration sans bornes pour la musique de Brahms continue aujourd’hui.

2° Ensuite, j’ai décidé de découvrir toute musique de Brahms, œuvre par œuvre. Opus 8 est celui du trio en si majeur pour violon, violoncelle et piano. J’ai commandé la boîte de l’intégrale des trios de Brahms (nous sommes dans les jours de disques 33 1/3). A cette époque, en tant qu’élève du conservatoire, les quinze dollars que cela coûtait représentait une fortune.  Finalement, le jour est arrivé : j’ai trouvé le paquet avec les disques (Trio Stern, Rose, Istomin) dans ma boîte à lettres. J’ai enlevé le plastique, j’ai ouvert la boîte, et j’ai mis le premier disque sur le phonographe. Eugene Istomin jouait au piano : “Fa si do ré fa mi, ré do si do fa… ” Choc, éblouissement, émerveillement.  Une telle musique sublime, pouvait-elle vraiment exister ?   

MADELEINE 3 : extrait de Gretchen am Spinnrade, le lied “Und ach, sein Kuss” de Schubert
Janet Baker et Gerald Moore ou Anne-Sofie van Otter, Elly Ameling, Bernarda Fink, au choix

J’ai été élève de piano au Conservatoire d’Oberlin, Ohio - une école fantastique, où j’ai reçu une éducation extraordinaire en musique ainsi que les arts libéraux.

Mais j’étais jeune, j’étais snob. A cette époque, le répertoire lyrique — mélodies/lieder ainsi que l’opéra - n’était pas à mon goût. Je préférais les sonates de Beethoven, la musique de chambre de Brahms, le “grand répertoire”.

A Oberlin il y avait une série musicale d’artistes invités. J’acheté les billets pour toute la série pour moi et mon petit ami de l’époque. C’était ainsi que nous sommes allés, tous les deux, écouter un récital de Janet Baker et Gerald Moore.  Nos places étaient au premier rang de Finney Chapel, un espace merveilleux tout en bois avec une acoustique extraordinaire.  Le premier groupe consistait en airs de Haendel.  Tous les deux, nous avons trouvé cette musique assommante, et mon ami m’a presque convaincue de partir.  Heureusement, nous avons décidé de rester jusqu’à la fin de la première partie.  Car, pour le deuxième groupe, Dame Janet chantait des lieder de Schubert.  A partir de la fin du premier lied, mon boyfriend dormait. Mais, mais moi, il y avait quelque chose qui m’avait éveillée.  Le dernier du groupe a été Gretchen am Spinnrade.  J’ai écouté dans un état d’émerveillement. Et quand Dame Janet a chanté “Und ach, sein Kuss !”, c’était si comme les cieux s’ouvraient miraculeusement.  Encore un choc déterminant, qui m’a amenée à devenir accompagnatrice et coach pour les chanteurs.  

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