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Jean d’O majeur, tout en dièses et sans bémol

Le 07 décembre 2017 à 11:19 par Olivier Bellamy

Jean d’Ormesson avait un grand champagne sur la langue, surtout lorsqu’il citait les auteurs chers à son coeur, un solide vin de garde sous la plume, et le ciel dans les yeux. Je l’ai rencontré lors d’un déjeuner organisé par Carole Bouquet. Il est arrivé prestement pendant l’entrée et en est reparti avant le dessert. Poli, fidèle, mais écrivain (c’est à dire travailleur) avant tout. Il mangea et but à peine. Le vin de Carole était délicieux, mais, avec lui, Dom Perignon en personne rehaussait la conversation. Placé en face, j’avais l’impression de jouir de la place d’honneur. Il eut la bonne éducation de ne jamais me faire sentir qu’il eut préféré une jolie femme pour lui barrer l’horizon. Il me dit qu’il était un âne en musique, je n’en crus pas un mot. Simplement il ne chantait pas de mémoire sonates et symphonies comme il récitait par coeur des poésies entières. C’était sa définition de l’âne, animal que, soit dit en passant, prisait fort son vieil adversaire François Mitterrand. Il aimait Bach d’abord, ses cantates, comme un homme de lettres célèbre Homère, “toujours jeune”, et ses yeux brillaient d’un bleu plus soutenu en évoquant Mozart.
Je l’ai invité cinq fois à Passion Classique. Cinq feux d’artifice. Pour les auditeurs : cinq “banquets” merveilleux dont il était le Vatel et le Socrate. Il choisit La Création de Haydn, oeuvre pour laquelle il nourrissait une inclination particulière. Dans Presque rien sur presque tou, j’appris qu’il aimait “presque tout Schubert”. Il me rappelait Brialy (que j’ai bien connu, pour l’imiter à mon tour) dans sa manière si française de parler de tout avec grâce. A chaque parution d’un de mes livres, il m’envoyait un mot. L’avait-il lu ? Peu importe, il avait l’éducation d’un roi. Après chaque émission, il me disait que c’était “la meilleure” de sa tournée de promotion. Je n’en croyais rien, mais ça n’avait pas d’importance, c’était doux comme un baiser volé au clair de lune. Une fois que nos âmes se frottèrent de manière particulièrement tendre, me sembla-t-il, ému de le voir partir, je m’entendis lui demander si je pouvais l’embrasser. Il me répondit aussitôt : “Avec joie !” La dernière fois, il me demanda de le tutoyer. J’acceptai avec empressement, conscient de l’honneur qu’il m’octroyait, abandonnant le vouvoiement comme on goûte à un bonbon défendu et fourré de neige, mais ne parvins jamais plus à renouveler l’expérience. Ses petits mots vont me manquer. Reste les cantates de Bach que nous pouvons écouter comme le renard de Saint-Exupéry regardait les champs de blé blonds en souvenir du Petit Prince.

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