Accueil  >  Brigitte Engerer, l’émouvant adieu à une artiste irremplaçable

“Si on avait mis une bombe..”, m’a soufflé Emmanuel Strosser avec cet humour qui aurait arraché un énorme éclat de rire, assombri de la toux des dernières années, à notre Brigitte nationale. Entendez : il y aurait désormais du boulot pour les copains absents. Car ils étaient presque tous là, à l’église Saint-Roch, la dernière maison des artistes à Paris, ses collègues et amis. Marie-Josèphe Jude, Michel Béroff, Jean-Philippe Collard, Michel Dalberto, Alain Planès, Vanessa Wagner, Bertrand Chamayou, Jean-François Heisser, Hélène Mercier, Bruno Rigutto, Anne Queffélec, Claire-Marie Le Guay, Jean-Claude Pennetier, David Fray, David Bismuth (pardon à ceux que j’oublie) tous muets de chagrin, comme s’ils avaient perdu une soeur. Et aussi Olivier Charlier, Pascal Dusapin, Eric Tanguy, Jean-Claude Casadesus, Philippe Bender, Nemanja Radulovic, et la foule des admirateurs, parfois venus de très loin pour lui rendre un dernier hommage. Laurence Equilbey a-t-elle jamais mieux dirigé son Choeur Accentus, sans répétition préalable, car les chanteurs en larmes avaient été incapables d’émettre un son, Gérard Caussé a-t-il jamais mieux incarné l’esprit de Jean-Sébastien Bach, et le magnifique Henri Demarquette, et Boris Berezovski… et la langue russe a jamais-t-elle paru plus musicale dans les quelques mots prononcés par Elena Bachkirova-Barenboïm ? Et musique a-t-elle jamais été plus belle que ce finale de la Première Suite de Rachmaninov, insolente volée de cloches, s’en-fout-la-mort, au moment où le corps de l’artiste remontait la nef vers la lumière du jour, sous les applaudissements du public comme le veut la tradition ? Les yeux rougis par l’émotion, la voix exsangue, René Martin lui avait auparavant rendu un hommage spirituel, l’écrivain Yann Queffélec, l’un des grands amours de sa vie, s’était adressé directement à elle, avec la rude tendresse qui le caractérise, rappelant la sottise de l’expression “personne n’est irremplaçable”, caressé dans son discours improvisé par l’aile du génie, et Léonore et Harold, ses deux enfants, portés par la force extraordinaire que leur incroyable mère leur a léguée. Et le prêtre qui avait accompagné ses dernières semaines à l’Institut Curie, et à qui Brigitte avait demandé : “C’est quoi Dieu ?”, soucieuse de comprendre vers quoi elle s’engageait, en grande professionnelle, en enfant curieuse qu’elle n’avait cessé d’être, en femme de culture sachant que “vivre, c’est apprendre à mourir”, en artiste totale se préparant à cette nouvelle aventure avec sérieux et passion, en jeune fille rêveuse et romantique marchant avec confiance vers un monde merveilleux.
Car Brigitte semblait avoir tout organisé dans les moindres détails, une fois de plus, comme toujours, malgré les débordements d’une vie chaotique ; elle était là, son esprit soutenant les uns et les autres, consolant d’une main, et poussant de l’autre, avec une autorité maternelle, qui allait intervenir, jouer ou prendre la parole. Tout comme son prochain Festival de Beauvais, Pianoscope, dont elle a réglé le programme, avant de partir. “Elle devait jouer cet été à Biot”, m’a glissé, les yeux brillants, sa chère amie Liliane. Oui, comme chaque année. “Elle sera là”, lui ai-je répondu. Brigitte, même partie pour le grand voyage, n’est pas du genre à faire faux bond aux amis.

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Il y a 15 commentaires pour cet article :

1 Itié, le 30 juin 2012 à 13:04 :

Merci Olivier pour le récit de l’hommage émouvant rendu à Brigitte , tellement mérité ! Une personne que je n’ai pas connue personnellement , mais votre parole m’a touchée .

2 Nelly, le 30 juin 2012 à 14:44 :

Merci à vous Olivier pour ce texte aux accents, aux mots si émouvants. Merci Brigitte Engerer pour son talent et son amour ainsi partagés. Nous pourrons encore l’écouter, encore et encore. Il y aurait plein de mots aussi à ajouter mais moi -après vous Olivier je n’oserais point: je préfère l’entendre jouer et la laisser entrer dans la lumière.

3 A.F.81, le 30 juin 2012 à 15:52 :

Merci Olivier. Tous réunis,quels merveilleux concerts il doit y avoir là haut !

4 Lataupe, le 30 juin 2012 à 16:10 :

Message à l’attention de l’équipe de Radio Classique
Je tiens à vous témoigner mes remerciements les plus émus pour la très grande qualité de la journée d’hier durant laquelle vous avez rendu un merveilleux hommage à la très grande dame du piano qu’était Brigitte Engerer.
J’ai suivi la journée « marathon » qui lui était consacrée hier sur la station et j’avoue que je ne le regrette nullement. J’ai découvert un peu plus qui était cette femme absolument remarquable, grâce à vous, mes amis de Radio Classique, notamment au plan de ses qualités de cœur ; une femme qui me touchait beaucoup au plan humain et qui répondait toujours présent lorsqu’on la sollicitait pour une belle et noble cause, digne d’intérêt comme par exemple les concerts qu’elle offrait au profit des malades, comme l’an dernier dans la chapelle de la Pitié-Salpêtrière.
J’ai particulièrement apprécié la rediffusion de passion Classique qui lui était consacrée et j’en remercie particulièrement Francis Dresel, le directeur artistique de la station, dont je ne rate aucun des « discoportraits » mais je tiens également à remercier l’incontournable Olivier Bellamy sans lequel Radio Classique ne serait pas tout à fait ce qu’elle est.
Merci à tous pour cette journée qui restera gravée en mon cœur et que je n’oublierai jamais.
Ecrivainparisien, mélomane et auditeur assidu de Radio Classique
30 juin 2012

5 Lily, le 30 juin 2012 à 16:17 :

Et je rajouterai juste au très beau texte d’Olivier, quelle musique n’a-t-elle jamais été plus poignante hier matin en l’église st roch que cet Eja Mater du Stabat Mater d’Anton Dvorak chanté en entrée, avec une ferveur venant du tréfonds de l’âme, par Laurence Equilbey et le chœur Accentus.
Admiration et respec infinis pour cette merveilleuse pianiste dont les concerts m’ont transportée et pour sa personnalité si chaleureuse.
Heureusement ses doigts et son piano vont encore résonner longtemps avec tous les enregistrements qu’elle nous a laissés.

6 Sandrine, le 30 juin 2012 à 17:08 :

Je ne trouve moi non plus pas les mots, si ce n’est pour dire mon émotion, hier soir lors de Passion Classique, de vous sentir là, toute proche, bienveillante et souriante dans ce monde où l’Amour auquel vous aspiriez est éternel. Merci de tout cœur.

7 Markorel, le 30 juin 2012 à 17:57 :

Merci Olivier pour ces quelques lignes. Merci de nous faire partager ces moments d’émotion. Et bonne route à Brigitte ….

Mort, ou est ta victoire ?
Ce n’est de toute évidence pas encore pour aujourd’hui, car comme vous le dites “Brigitte n’est pas du genre à faire faux bond aux amis” et elle restera présente dans nos mémoires, dans nos coeurs.

8 Claire, le 30 juin 2012 à 18:18 :

Très bel hommage Olivier. Fidèle auditrice de Radio classique, et grande admiratrice de Brigitte Engerer, l’émotion est immense depuis l’annonce de sa disparition. J’ai eu la chance de l’entendre plusieurs fois en concert, dont un soir de “Violon sur le sable” à Royan (17) où l’émotion était très forte. Elle restera dans nos coeurs, nous n’oublierons jamais sa musique qui est éternelle. Merci…

9 HOLDRINET, le 30 juin 2012 à 20:46 :

Moment étrange d’écouter Brigitte Engerer
maintenant, alors qu’elle n’est plus là.
C’était forcément un PC particulièrement touchant compte tenu des circonstances et d’autant que je ne l’avais pas écoutée.

De nombreux festivals de l’été lui seront dédiés.

10 Itié, le 01 juillet 2012 à 12:11 :

En ce moment sur France 5 , Jean-Luc Petitrenaud est avec Brigitte , une ancienne émission où elle fait la cuisine .

11 Frederic Hofman, le 01 juillet 2012 à 12:38 :

Une “TRÈS GRANDE PIANISTE” Merci à vous pour l’hommage de vendredi et bravo pour vos émission!

12 marie-alsace, le 01 juillet 2012 à 13:21 :

Très beau témoignage d’adieu à cette grande dame, Brigitte Engerer. Je vais prendre le temps et prendre mon temps pour écouter ce Passion classique.

13 delcroix jacqueline, le 02 juillet 2012 à 09:42 :

Tout à fait par hasard, j’ai pu voir hier sur F.5 l’émission de Jean-Luc Petitrenaud reçu chez Brigitte. Elle lui a préparé une salade “russe” et joué “l’Alouette”.
Ce fut très émouvant de la revoir en toute simplicité dans son univers.

14 Ruaut stéphane, le 25 juillet 2012 à 18:28 :

Merci à vous pour ce bel hommage. La disparition de
cette immense musicienne me laisse sans voix.

15 Lili, le 02 août 2012 à 17:53 :

Merci pour ce “récit”, qui suffit à nous faire partager ces moments si émouvants. Partout dans le monde, nous n’étions pas à Saint-Roch mais nos coeurs étaient à l’unisson, ou en harmonie, dans l’hommage à Brigitte Engerer.


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