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Evgeny Kissin et les larmes de Karajan

Le 26 avril 2011 à 08:49 par Olivier Bellamy

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Evgeny Kissin n’est pas seulement l’un des pianistes les plus célèbres et les plus demandés au monde. C’est un artiste rare, qui possède des moyens techniques hallucinants au service d’une conception musicale tellement exigeante qu’elle s’adapte parfois difficilement à la routine des concerts telle elle est instituée pour fonctionner socialement, économiquement, rapidement.
C’est un génie musical qui est à ce point dévoué à son art qu’il peut donner l’impression d’être autiste, arc-bouté sur ses convictions, muré dans son monde. Il fait partie des très grands, de la race des Horowitz, Michelangeli, Richter, Argerich, Freire, Pogorelich, d’une espèce si précieuse et si singulière qu’on se demande comment ils peuvent réussir à vivre normalement.
Un mathématicien de génie peut vivre tout nu dans sa datcha, au milieu de nulle part, entre la faune, la flore et ses équations. Mais un pianiste doit se produire en public, s’adapter à un instrument, s’entendre avec un chef d’orchestre, rencontrer des techniciens, des régisseurs, des responsables en communication, et négocier sa prestation sans rien perdre de son intégrité musicale.
L’enregistrement de l’émission avec Evgeny Kissin remonte à plusieurs mois. C’est l’un des pires souvenirs et l’un des meilleurs de ma carrière. L’un des meilleurs parce qu’il a accepté tout de suite de venir. L’un des pires parce que le taxi qui devait le prendre en bas de chez lui n’est pas arrivé, qu’il a attendu dans le froid, que je n’avais que son téléphone fixe et que mes appels restaient dans le vide… Quand finalement nous avons compris ce qui se passait, que nous avons pu communiquer, qu’une autre voiture est repartie le chercher, il s’était passé une heure. Le studio n’était plus libre, j’avais une autre émission en direct un peu plus tard, et j’ai commencé l’entretien dans un état de stress indescriptible. En plus, nous avons eu des problèmes techniques, en plus, le traducteur n’était pas au niveau, ce qui a considérablement ralenti l’enregistrement et nécessité un énorme travail de post-production pour le réalisateur. N’ayant pu être présent lors de la nouvelle traduction, j’ai découvert avec effroi, lors de la diffusion, que la nouvelle traductrice avait confondu “harmonisation” avec “sonorisation” et écorché les noms de Gidon Kremer et Alexandre Scriabine. On devrait toujours tout vérifier !
Cela étant dit, ce fut, je pense, une émission d’un excellent niveau, même si je me reproche de ne pas avoir relancé notre prestigieux invité à propos de Chostakovitch. J’ai senti un flottement dans mes questions à ce moment-là. Bref !
Les souvenirs d’enfance d’Evgeny Kissin, les chansons russes, les larmes de Karajan, le portrait émouvant de Svetlanov, l’honnêteté foncière du pianiste à répondre précisément aux questions sans vouloir répondre à celles auxquelles il ne peut pas répondre… Et, cerise sur le gâteau, la comparaison drôlissime des concours avec la prostitution - “certains pensent que c’est un mal, mais si ça existe, cela doit avoir son utilité” - qui tombe juste au moment où une loi se profile pour pénaliser les clients des amours tarifées. A ce compte-là, Beethoven et Brahms auraient fini en prison !
Un moment de grâce, à la fin : le sublime mouvement lent de la Sonate D 960 de Schubert interprété par Evgeny Kissin avec une profondeur musicale et une clarté sonore époustouflante.
Voici son programme :

Madeleines

http://www.youtube.com/watch?v=3_1D8V0lLU4&feature=youtube_gdata_player
Van Cliburn joue la 12e Rhapsodie de Liszt
Van Cliburn joue la 3e Ballade de Chopin

Par Evgeny Kissin
Chopin. Concerto # 1. 1st movement entrée du piano (from my first entrance until the beginning of the E-Major section).
Schubert. Sonata B-Dur. D 960 2nd movement.
Mozart : Concerto

Par d’autres
Bach. Sarabande from Suite pour violoncelle seul n° 5. Alexander Kniazev.
Schostakovich. Symphony # 4. début du Finale . Par Kondrashin
Brahms. Finale from Sonata # 3 for Violin and Piano. Itzhak Perlman, Daniel Barenboim.

“melodies d’amour”
http://www.youtube.com/watch?v=M3D7gJtLTrE&feature=youtube_gdata_player
Evgeny Kissin live from Carnegie Hall Chopin : Fantaisie en fa mineur,
Evgeny Svetlanov’ dirige “Romeo and Juliet” de Tchaïkovsky (de la reprise à la fin) –

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Il y a 19 commentaires pour cet article :

1 Eliane, le 26 avril 2011 à 09:26 :

Kissin pianiste : il me fascine ( son jeu et sa main gauche!!!) il m’ensorcelle!!
Kissin la personne : il m’intrigue
Kissin l’ orateur( avec traductrice hum!) : il me dérange quelque peu par le ton de sa voix auquel il faut s’habituer, au début? l’impression curieuse d’entendre une sorte de mécanique du style robot, sans intonation de voix, et puis les propos prennent le dessus.
J’ai eu l’occasion de l’entendre trois fois en récital : le choc, l’émerveillement, l’enchantement. Il sert Chopin en laissant parler sa musique, il plonge dedans avec délectation et se joue avec une facilité déconcertante de toutes les difficultés contenues dans les oeuvres du compositeur polonais. Virtuosité extraordinaire, toucher parfaitement assuré que l’on retrouve dans toutes ses interprétations. Dans Brahms , (la sonate pour piano op 5) il est éblouissant, son piano, parfois, n’est pas sans rappeler ici celui de Gelber, là celui de Kempff….. Kissin, pianiste remarquable, doté d’une palette expressive immense, excelle dans tout ce qu’il touche même dans des oeuvres “archi- archi jouées par les grands” comme les Danses hongroises, le miracle se produit, il faut le voir, il faut l’écouter, ….Lorsqu’il salue, il n’est pas là, il semble toujours habité par sa partition, comme Sokolov……
Dans son programme, Van Cliburn..Ce géant du piano, qui m’est si cher, c’était l’été dernier, dans mes échanges avec Alain F..
Alexander Kniazev, sa crinière folle et ses coups d’ archet incisifs : je l’ai sous les yeux dans la panoplie des musiciens qui tapissent mes murs, sur scène avec ses amis B. Bérézovsky et D Makhtin. Quel beau souvenir que cette soirée provençale!!!
Un programme très piano,……. Schubert en final par Kissin lui même : SU-BLI-SSIME!!
Je vous souhaite à nouveau , à tous et à toutes une très belle semaine musicale. ouvrez grand vos oreilles et…………au rapport vite!!!

2 Dominique, le 26 avril 2011 à 09:53 :

Oubliez tous les problèmes techniques, Olivier, il nous a été donné d’entendre une belle émission avec un pianiste d’un génie rare ; les mélodies d’amour au lieu des thèmes de la vie, de l’amour et de la mort nous avaient mis sur la piste d’une émission enregistrée !! Bien sûr, le problème des interprètes est toujours délicat mais les Anglais et les anglicistes avaient corrigé d’eux-mêmes, n’est-ce pas Erica ? comment peut-on confondre “harmonisation” et “sonorisation” dans un tel contexte ?!…
La spécialiste du piano et de ses interprètes, notre Méliane du blog a parlé, on ne peut rien rajouter concernant Maître Piano !
La langue russe parlée ou chantée est une merveille : E. Kissin aurait été plus à l’aise peut-être dans sa langue natale pour faire passer son expression !.. Mais l’émotion était bien là, par tous les souvenirs évoqués et malgré le barrage de la langue ; et puis la Musique universellement reconnue, avec Chopin, Liszt et Schubert en particulier, m’a transportée vers d’autres horizons où les problèmes matériels étaient complètement dépassés !! Merci à Vous de toute cette beauté !

3 Dominique, le 26 avril 2011 à 10:02 :

Ah! j’oubliais ! Bonne semaine de vacances à nos merveilleux blogueurs-scripteurs-écrivains … vous nous manquez déjà ! Bien amicalement.

4 Lily, le 26 avril 2011 à 10:06 :

Rassurez-vous Olivier, cette émission fut magique.
Il aurait pu avoir la grosse tête alors qu’en début de carrière un certain Herbert Von Karajan a pleuré en l’écoutant jouer Chopin, mais Evgeni Kissin a su rester d’une grande simplicité.
Lorsqu’il arrive sur scène d’un pas décidé ou salue mécaniquement, les traits de son visage semblent exprimer la désolation ; autant d’éléments qui trompent sur sa véritable nature car une fois assis à son piano et immergé dans son élément naturel, Kissin fait preuve d’une personnalité et d’un jeu aussi puissant que précis où chaque note est profonde et pesée, mais surtout pas de virtuosité clinquante et démonstrative.
Séparé des touches de son piano et replongé dans la vie réelle, Kissin réendosse le costume du timide maladif, mais redonnez-lui son instrument ou la possibilité de lire des poèmes en russe et en yiddish, il sera transfiguré.
Très beau programmme musical avec Van Cliburn, Perlman, Svetlanov, Kniazev …
Et ce déchirant andante de la toute dernière sonate de Schubert, lassitude et résignation de sa fin de vie
J’ai aimé sa réponse à la question d’Olivier « quel autre pianiste aimeriez-vous être » : “mais si je suis quelqu’un d’autre, qui sera moi ?”.

5 Dominique, le 26 avril 2011 à 10:25 :

Lady Lily, peut-il en être autrement pour des génies ? J’attends en tout cas avec impatience de pouvoir le voir et l’entendre en concert… Comme vous, j’ai aimé et souri à sa dernière réponse (”…qui sera Moi?”), merci de l’avoir notée. Bien amicalement.

6 Elise, le 26 avril 2011 à 20:24 :

Tous vos messages sont remarquables, tout est si bien dit, ressenti que j’en reste sans voix ou plutôt sans mots mais c’est sans importance !
Et notre amie Erica, j’espère qu’elle va bien ? Peut-être est-elle partie dans son pays d’origine invitée au mariage du prince William ? Et si c’était un scoop ?
Françoise, Martine, Geneviève, Anne CLARISSE, Marie-France, Monique, Sandrine, Samuel, Mohammed et les autres fidèles de PC. vos commentaires éclairés me manquent aussi !
PS : Anne et Anne CLARISSE est-ce la même personne ?

7 Erica Roche, le 26 avril 2011 à 22:53 :

Chère Elise -je rentre juste d’un petit séjour dans le 36 - soleil, roses et tondeuses au rendez-vous, sans oublier le délicieux fromage de chèvre qu’on va chercher jusqu’à Chateauroux! Hélàs, pas de Passion Classique! Toujours pas de Radio Classique dans l’Indre et comme on est sans internet dans notre petite maison, j’ai passé mes soirées à redécouvrir avec délice ma collection de vinyles qu’on a entreposée là-bas! Le temps d’écouter les émissions que j’ai loupées - et je reviens!Très bonne soirée à toutes et à tous - non je n’irai pas au mariage royal!!!

8 Anne., le 26 avril 2011 à 23:22 :

Quel regret de n’avoir pu suivre cette émission consacrée à ce pianiste de génie! Vos commentaires ajoutent encore à mes regrets….
Chère Elise, Anne et Anne Clarisse sont bien une seule et même personne!
Les blogueurs ayant, à juste titre, du mal à savoir si Clarisse était un second prénom ou un nom, je leur ai facilité la tâche en me limitant à mon seul prénom!
Erica, comme vous, j’ai toujours un grand plaisir à réécouter mes vinyles!

9 Lily, le 27 avril 2011 à 11:30 :

Comment dire par les mots la beauté de cette ultime sonate, la D960 de Schubert, Renny en a déjà parlé avec ferveur avec des mots si justes, bien mieux que je ne pourrais le faire, comment en effet décrire comme la musique entre dans un cercle, comment elle cherche une issue à une situation qui n’en a pas, le wanderer, l’errant sur son chemin.
Marie Alsace entre deux concerts de tondeuses vos oreilles ont-elles commencé l’étude comparative ? Mon souvenir le plus émouvant, l’hommage musical rendu par Jean-Claude Pennetier à la disparition de Sviatoslav Richter en aout 1977 en rajoutant à son récital l’andante de cette sonate si chère à Richter. Ce fut un moment méditatif et serein où l’étirement du temps évoquait l’éternité.

10 Lily, le 27 avril 2011 à 12:07 :

pardon erreur de frappe lire “aout 1997″

11 marie-alsace, le 27 avril 2011 à 17:18 :

C’est une interview tellement sérieuse, très prenante et intéressante mais heureusement il y a ce clin d’œil de l’ours blanc, ça rassure, il y a quand même une vie pour ces grands artistes…..La sonate de Schubert, beaucoup moins décortiquée que l’interprétation de Lang Lang, mais je n’ai pas trop aimé, cela manquait d’émotion…j’ai préféré l’écouter jouer Chopin.Donc Lily, comme début de réponse, j’exclus Kissin(assez subjectif je le reconnais), Lang Lang et Brendel (je sais c’est nul, mais je n’accroche pas!!!).Pour l’instant, j’ai une version de Pollini et d’Horowitz, mais j’en ai tant d’autres à trouver et à écouter…

12 Lily, le 27 avril 2011 à 18:03 :

bravo marie-alsace , essayez Serkin c’est mon number one.

13 Lily, le 27 avril 2011 à 21:07 :

Adorable mais infidèle Elise, vous avez oublié l’indispensable Alain F. dans votre liste..
Sympa tout plein pour votre message.

14 Elise F., le 27 avril 2011 à 22:36 :

Non chère Lady Lily, je n’ai surtout pas oublié ; j’y ai même pensé fortement. je n’ai pas voulu lui “forcer la main” on ne sait jamais s’il avait l’excellente idée de nous rejoindre à nouveau!…
Bonne nuit à toutes et tous.

15 Erica Roche, le 30 avril 2011 à 18:58 :

Tout a été dit sur la qualité de l’émission et le programme musical de cet interprète d’exception - donc je ne peux rien y ajouter. Par contre, personne ne semble avoir remarqué l’étrangeté de la voix parlée de E. Kissin - une voix brisée, cabossée et d’une laideur attirante et fascinante. Tout un programme musical quelque part, et tout l’univers de la langue et de la culture russe. Je me demande ce que ça peut donner quand il se met à chanter, sous la douche ou ailleurs. Si son père l’enregistrait sur un vieux magnétophone d’époque, était-ce par fierté paternelle ou bien est-ce que sa voix chantée recèle des trésors insolites? Je regrette beaucoup de ne pas avoir pu entendre des extraits. Si on n’avait pas eu connaissance de toutes les complications liées à l’enregistrement, peut-être n’en aurait-on rien su. Je dis peut-être parce que j’ai tout de même relevé les erreurs de la traductrice et d’autres encore (c’est la déformation qui accompagne le bilinguisme chez moi). Ceci dit, la traduction simultanée est quelque chose de particulièrement difficile que je ne maitrise pas, ce n’est pas du tout la démarche que dans la traduction écrite. Toujours dans ma déformation, je guette partout des erreurs de traduction, et on en est entouré! Un exemple : dans le film “Le Discours d’Un Roi”, George VI décrit son initiation à la sexualité grâce aux bons offices de Madame Paulette à Paris. Dans les sous-titres ça donnait Madame Paulette au Palais - de quoi faire frissonner d’horreur les prudes monarchistes!

16 Isa, le 15 mai 2011 à 19:27 :

Kissin est un grand pianiste et j’ai beaucoup aimé cette émission. Bravo et merci M. Bellamy.
Lily votre message est très juste. Connaissez-vous la musique ?

17 Lily, le 15 mai 2011 à 23:37 :

Isa, je ne sais pas si je connais la musique, mais j’aime la musique, toutes les musiques, profondément, passionnément, intensément.
Je dirais brièvement que depuis de nombreuses années je pratique le piano (amateur) complété par des cours théoriques à la Schola Cantorum de Paris , et participation et bénévolat dans des associations musicales où de jeunes et moins jeunes musiciens peuvent venir rôder gratuitement leur programme.

18 Gerry Pagé, le 17 janvier 2012 à 01:44 :

Kissin me fut une révélation. Génie de la sensibilité, des harmoniques de l’émotion et capable d’un romantisme sans pareil, il fait renaitre Chopin, comme pas un. Une pianistique irréprochable. Il touche l’âme, le coeur et tous les sens du piano. Above all, Kissin is a God gifted artist.

19 Stéphane, le 10 novembre 2016 à 16:56 :

Bonjour,
Où pourrait-on réécouter cette émission ?
Remerciements anticipés de votre réponse.
Bien à vous.
Stéphane


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