Cécile Chardon, le 14 mars 2010 à 19:14 :
Je suis soulagée, ça y est ! J’ai enfin trouvé un petit frère ! Un grand frère. Je me sentais tellement seule. Michel Dalberto dit qu’il « s’ennuie lui-même en jouant du Chopin ». C’est bien la première fois que j’entends cette phrase-là dans la bouche d’un pianiste !! Cela paraît tellement dur, inconcevable, pour un pianiste, de dire qu’il n’arrive pas à jouer Chopin… Oser dire ça ! L’avouer… Ah oui alors, ça, c’est un comble…pour un pianiste. On le sait, Chopin nous a bien fait cadeau d’une œuvre magnifique. Alors, pourquoi ? Pourquoi de drôles de pianistes, considérés peut-être comme des bêtes curieuses par leurs congénères, auraient un mal fou à se glisser dans ces notes ? Et pourquoi certains de ces pianistes (comme moi, en toute modestie bien sûr) devraient s’en sentir coupables ? (et, comme à Michel Dalberto, tout au moins pendant plusieurs années, Liszt m’a toujours fait le même effet !…sauf sa sonate en si mineur). Dalberto a l’air de très bien s’en porter, heureusement ! Mais je suppose qu’à ses débuts, cela l’a sûrement perturbé quelque peu. Surtout, comme il l’a dit lui-même, ayant eu pour professeur Vlado Perlemuter (j’avais assisté à un de ses cours d’interprétation. Quel maître !). Une personnalité qui aurait dû l’amener à jouer plus de musique française.
J’aurais eu un certain plaisir à entendre Michel Dalberto parler encore plus longuement de cette réticence à jouer Chopin. Cela reste une telle exception dans le monde des pianistes. Ce qu’il a dit m’a profondément intéressée. N’y aurait-il pas, finalement, une sorte de pudeur, dans cette peur – si c’en est une -, d’entrer à corps perdu, à doigts perdus, dans ces notes tellement pleines, tellement lourdes de sentiments ? Ces notes, ces lingots d’or, seraient-ils trop envahissants ?… Et, pour finir, presque perturbants ?… Sans doute, pour certains pianistes, certains tempéraments, il manquerait chez Chopin, en quelque sorte, « un non-dit » - s’il n’est pas honteux de dire qu’il lui manque quelque chose !!… Non, un manque, juste pour quelques natures de cerveaux… Il m’est difficile de trouver les mots justes. En le jouant, j’ai l’impression de me mentir à moi-même. Pourquoi ? Parce que j’ai le sentiment de ne pas pouvoir trouver en moi tout ce qu’il faudrait ressentir, très profondément, pour recevoir ce flot de romantisme, celui-là, celui de Chopin, et ainsi, le sentiment de ne pas pouvoir restituer « tout ça », en premier à mes propres oreilles, comme il le faudrait, avec une profonde sincérité. C’est sûrement cette sincérité-là qui me manque si souvent lorsque j’entends un pianiste jouer du Chopin. Finalement, est-ce que Chopin ne serait pas le plus difficile à interpréter ?… Car - pour provoquer un peu…-, ce monsieur Chopin n’en dit-il pas trop ? Et ce qu’il dit est si bien dessiné… « Policé », oui, comme le dit Michel Dalberto. Mais, de toute façon, il faut se sentir tellement à la hauteur de tout ce qu’il écrit ! Est-ce possible, une chose pareille ? Heureusement, certains musiciens font des miracles. Et aussi, sans doute, ceux qui nous emportent par leur magie sont les pianistes avec lesquels on oublie l’instrument, pour n’entendre plus qu’autre chose, une voix, venue d’ailleurs, pas de cette boîte noire, de plus loin. Et avec Chopin, ça, « oublier le piano », c’est une montagne à gravir ! Chopin, c’est LE piano, c’est pianistique… Il a si bien écrit pour lui. « Trop bien » ?… Si c’est pas malheureux de dire ça !
Michel Dalberto a beaucoup joué Schubert. Avec lui, on ne « s’épanche » pas de la même façon qu’avec Chopin. Schubert, c’est l’économie des notes, les silences, ce qui n’est pas dit. Une retenue. Parfois violente. Et ce qui est dit vient de quelque part, d’un au-delà. Tout paraît simple, évident, bien que cela puisse être compliqué d’arriver à le faire entendre d’une façon tout à fait entière. Cette musique va comme un gant à Dalberto. Avec Brahms, ce sont d’autres notes, mais le sentiment que l’on a peut parfois être le même qu’avec Schubert. J’ajoute qu’avec lui, on a plus l’impression de « jouer de l’orchestre » que du piano. Brahms n’a pas écrit pour le piano en ne pensant qu’à ce clavier. Alors, l’esprit s’évade, vers d’autres couleurs… Chez Schumann aussi, encore différemment. Sa petite folie jette des notes sur le papier, des notes, elles non plus, pas forcément « pianistiques », ou en tout cas, je le suppose, pas pensées comme telles. Avec Schumann, on oublie le piano, on voit l’homme, tout entier (A propos, on fête Chopin, et si peu Schumann…. Oui, je sais, ce pauvre Robert n’est pas public… Mais après tout, cet homme ferait-il peur ?). Bref, oublier le piano. C’est peut-être ça. Si j’ai bien compris sa pensée, Michel Dalberto, en jouant, voudrait oublier son piano. Avec Chopin, malgré tout son génie, ou justement à cause de son génie, son génie pianistique, on peut, de temps à autre, finir par voir plus le piano que cet homme, caché derrière, celui qui a écrit toute cette musique. On peut finir par se sentir enfermés (voire étouffés !) par ces notes, ces notes de piano, si belles soient-elles. Je sais, c’est un peu fort, d’écrire ça…tant pis ! En fait, c’est un sentiment un peu trouble, difficilement explicable, qui a toujours été en moi. Ce qui est sûr, pour revenir à ça, c’est qu’avec Chopin, Michel Dalberto ne peut vraiment pas oublier ce clavier…
C’était l’histoire d’un petit garçon de cinq ans (depuis ce jour où il n’avait pas su saluer !) qui voulait devenir, plus qu’un pianiste, un musicien. Simplement un musicien. Un bon ! Un musicien…qui ne se prendrait pas pour un pianiste.
Avec mon vieux problème chopinien, je me sentirai désormais un peu moins seule, un peu moins « handicapée du piano ». Merci, monsieur Dalberto ! Et merci, monsieur Bellamy !
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