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Etrange et royal Ivo Pogorelich

Le 17 décembre 2009 à 17:37 par Olivier Bellamy

Je suis assez fier de cette interview avec Ivo Pogorelich car cela m’a demandé beaucoup de mal pour l’obtenir. Il a fallu montrer patte blanche à sa secrétaire particulière, insister, rappeler. J’ai même demandé à Martha Argerich d’intervenir en ma faveur (ce qui me fait rire car cela revient à demander au pape pour obtenir une audience avec un cardinal). L’année dernière, lorsqu’il est venu jouer à la salle Gaveau, il était, paraît-il, d’une humeur épouvantable… En novembre dernier, quand il est revenu donner un récital, les organisateurs ont été agréablement surpris par son humeur charmante. Ouf ! c’était le bon moment. J’ai rencontré cet incroyable pianiste croate à son hôtel le lendemain du concert. Je n’avais droit qu’à trente minutes, il filait à l’aéroport aussitôt après.

En rentrant à la radio, stupeur et émotion : toutes mes questions avaient été effacées à l’enregistrement et, par miracle, toutes ses réponses étaient intactes. Un faux-contact sélectif absolument dément ! Il m’a fallu les réenregistrer de mémoire…

J’ai demandé à notre précieuse stagiaire Paloma de traduire ses réponses et à Donat Vidal-Rebel, le directeur de l’information de Radio Classique, d’incarner la voix française d’Ivo Pogorelich.

Cet entretien n’a peut-être pas plu à tout le monde ; la personnalité de l’artiste est assez déconcertante. Mais c’était, je crois, un moment vraiment exceptionnel pour tous ceux qui s’intéressent au piano.

L’art d’Ivo Pogorelich dérange. Il n’entre pas dans les cases. Certains critiques le descendent en flèche. Comme on descendait en flèche Vladimir Horowitz en son temps. Mais quelle intelligence musicale, quelle science des couleurs, quelle fascinante subjectivité du texte, quel univers sonore absolument unique. Chacun est libre de ne pas apprécier ses options, mais je suis stupéfait quand je lis ici et là que Pogorelich n’est plus que l’ombre de lui-même, qu’il n’a plus de technique, qu’il fait n’importe quoi. Comment peut-on écrire de telles âneries ! Personnellement, je déteste le pianiste Sokolov, mais jamais je ne dirai ou n’écrirai qu’il ne sait pas jouer du piano. Pour moi, Sokolov enferme la musique, cadenasse tout… Pogorelich, au contraire, ouvre tout grand les portes de l’imaginaire. Sa technique est sublime dans le sens où il fait exactement ce qu’il veut et ne fait rien comme personne.

Quand on l’écoute parler, on peut être irrité, amusé (comme certains l’ont écrit pour Fanny Ardant), mais, au bout d’un moment, on est fasciné, hypnotisé dès qu’on prend conscience que cette personne est rare et va jusqu’au bout de ses rêves et de sa folie. Il faut chérir des personnalités aussi étranges car ce sont de vrais et grands artistes. Salvador Dali pouvait être aussi irritant, mais c’est un génie. On peut rester des heures devant ses tableaux. Face à des personnalités de cet acabit, il faut dépasser me semble-t-il nos propres réticences. Elles pèsent bien peu par rapport à leur force créatrice et à ce quelles apportent à l’humanité.

Voici le programme de l’émission d’Ivo Pogorelich (ce n’est pas lui qui l’a choisi) :

Chopin : Scherzo n° 2

Brahms : Rhapsodie n° 2

Haydn : Sonate en si mineur

Tchaïkovski : Concerto n° 1 – 1er mvt (Abbado)

Beethoven : Sonate n° 32 – 2e mvt

Chopin : Valse par Serge Rachmaninov

Ravel : Scarbo

Scarlatti : Sonate

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Il y a 19 commentaires pour cet article :

1 Samuel Rosenfeld, le 17 décembre 2009 à 17:56 :

Merci Olivier Bellamy pour cette superbe emission et ce tres beau texte.

2 Martine LECAT, le 17 décembre 2009 à 18:27 :

OUI merci Olivier Bellamy pour ces belles réflexions ,qui sont le reflet de votre qualité d’âme,et qui nous rappellent une fois de plus que nous devons savoir dé passer nos réticences ,qui ne sont que pusillanimes face au génie,et -faut-il le redire,àl’humilité et la gentillesse des vrais grands…

3 Tooth White, le 17 décembre 2009 à 19:40 :

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4 Livadiotti Roberto, le 17 décembre 2009 à 20:42 :

Pas mal comme émission,néanmoins j’ai préféré celles de Hélène Grimaud,Maurizio Pollini et Nicolas Angelich.

5 Françoise (40), le 17 décembre 2009 à 23:24 :

J’ai plutôt bien aimé. Surtout ce magnifique Concerto n° 1 de Tchaikovski (une de mes madeleines !).
Toutefois, comme Roberto, j’ai nettement préféré Hélène Grimaud.
Bonne soirée à tous.
Très amicalement.
Françoise

6 Livadiotti Roberto, le 18 décembre 2009 à 00:34 :

J’ai cité Nicolas Angelich et justement ce soir, Laure Mézan a programmé le si beau et si profondément romantique Concerto pour piano et orchestre N.1 de Brahms par N.Angelich et qui a été aussi interprété par Hélène Grimaud et Maurizio Pollini. J’aime ce concerto autant que le N.5 de Beethoven. Bonne soirée à toutes et à tous.

7 Livadiotti Roberto, le 18 décembre 2009 à 01:26 :

et à vous,Françoise,je vous dis à propos du Concerto pour piano de Tchaikowski,après l’avoir écouté 4 ou 5 fois,je m’en suis détaché.

8 Irène Gunepin, le 18 décembre 2009 à 16:21 :

Bonjour Monsieur Bellamy,

J’adore vos émissions, de par la diversité de vos invités, la teneur et la qualité de leurs contenus …
Je les écoute la plupart du temps dans ma voiture car hélas, dans mon petit village meusien, je ne reçois pas Radio Classique.
Quel ne fut mon étonnement hier soir quand j’ai entendu votre invité Pierre Skira parler de la Madeleine de Commency.
Déjà, les commerciens ne vont pas apprécier, il a confondu COMMERCY ET COMMENCY.

D’autre part, il dit que l’avenir de la Madeleine est menacé. Je ne vois à pas à partir de quels critères il se base pour présenter de tels arguments. Certes, comme toutes les maisons d’aujourd’hui, les fabriques de Madeleine de Commercy connaissent les problèmes liés à l’économie mondiale, mais je pense pouvoir dire qu’elles n’ont jamais été aussi prospères.
Par exemple, la Maison F. Grosjean, Fabrique de madeleines (depuis 1928) « A la Cloche Lorraine » se recommande par ses délicieuses MADELEINES, GARANTIE PUR BEURRE ET ŒUFS FRAIS renommées pour leur saveur et leur fraîcheur, conservant ainsi la qualité traditionnelle et deux fois séculaire de la MADELEINE DE COMMERCY.
http://www.madeleine-commercy.com/histoire_madeleine.php

Si j’ai bien compris, ce n’est pas la seule confusion de l’émission.
Comment une personne qui vient de faire une telle recherche sur le bonbon et tout ce qui l’environne peut-il produire de telles erreurs ?

A partir de là, on peut douter de la véracité de son ouvrage, ce qui n’incite pas à l’acheter.

Ceci mis à part, continuez à nous charmer à travers vos émissions, elles sont excellentes !
Joyeuses fêtes
Irène Gunepin

9 Berthy Françoise, le 18 décembre 2009 à 16:35 :

Ivo Pogorelich est un pianiste prodigieux. J’avais eu la chance de l’entendre en concert en 1999. J’ai été ravie par cette interview, bien qu’un peu contrariée que la voix, et les propos, du pianiste, soient en partie inaudibles derrière la traduction en français. Mais, bravo, et merci.

10 catherine Dubreuil dessinatrice, le 18 décembre 2009 à 22:56 :

j’adore votre émission que j’ai découvert il n’y a pas trop longtemps….mais j’ai réecouté tous les invités que j’aime en podcast et d’autres , par curiosité, certains inconnus me sont devenus amis grâce à vous et la façon sensible et bienveillante dont vous les accueillez, mais alors podalydes je ne comprenais pas pourquoi il ne me disait rien , et bien là je comprends avec ses coneries sur les animaux et la corrida beurk beurk beurk! pas sympa et qu’est ce qu’il se prend au sérieux….ha non , c’est un des premiers antipathyques chez vous c’uilà! même JF Khan que j’aime pas spécialement chez vous il était chouette, bon …à bientôt Olivier, et merci! c’est trés chouette votre émission , vraiment bien.

11 Livia Laifrova, le 20 décembre 2009 à 16:16 :

Bonjour Monsieur Bellamy,
Encore merci beaucoup. Ce fut un grand moment….d’abord le concert à Gaveau et puis la suite sur radio classique … magnifique!!!! bravo

12 Cécile Chardon, le 20 décembre 2009 à 17:51 :

Si par malheur, un élève, un pianiste, avait l’idée de jouer cette deuxième rhapsodie de Brahms en essayant d’imiter Ivo Pogorelich, on l’arrêterait immédiatement, dès la troisième mesure. On lui ferait comprendre que sa première phrase est littéralement massacrée. Bien sûr, personne ne peut et ne doit imiter un musicien. S’en inspirer, oui. Pogorelich est particulier mais, il me semble, d’une façon géniale.
Il y a une vingtaine d’années, je l’entendais pour la première fois dans “les Variations symphoniques” de Schumann. Une des plus belles variations, celle avec le magnifique accompagnement à gauche, en triples-croches, je ne l’avais pas supportée! A l’époque, j’avais été catégorique : ce pianiste n’était pas pour moi. Maintenant, j’ai changé. Lui aussi!…de carapace!…en tant que homard… Même si, comme il le dit, la toute première carapace d’un génie peut être “la bonne”. Elle est juste différente de celles qui suivront. Pour continuer avec les carapaces, ma carapace - non pas de génie mais d’auditrice -, n’est plus la même. Lorsque je suis choquée, dès les premières secondes, par l’interprétation d’une œuvre, j’essaye de me mettre dans “la cervelle” du musicien, de comprendre son discours, son sens à lui, alors qu’il m’est, au premier abord, tout à fait étranger. Sa force de persuasion le fera devenir mien, juste à ce moment-là, le temps de l’écoute. Evidemment, pour arriver à ça, il faut que la personnalité de l’interprète soit suffisamment forte. Et c’est le cas avec Ivo Pogorelich. Il nous prend par la main, presque de force, et nous fait visiter son univers. En supposant que des oreilles veuillent bien se laisser aller un peu…
C’est sûr, jamais je n’ai entendu un rubato aussi tordu que dans le premier thème de cette rhapsodie de Brahms. Sa phrase: ce qui est “rubato”, “volé”, après, il faut “le rendre”. Mon prof, Billy Eidi, (à l’époque à L’Ecole normale), me l’avait bien dit. Alexandre Tharaud disait en riant qu’il n’avait jamais trop compris cette phrase, puisque “ce qui était pris, était pris”. Je crois que c’était un peu une boutade de sa part : lorsqu’il joue, tout en finesse, il montre bien qu’il a en lui cette “définition”… De quoi? De maths?!… Pogorelich dit que le rubato, c’est mathématique. Tout en étant pas du tout, mais alors là, absolument pas du tout matheuse, je veux bien le croire. Pour disséquer ce que l’on fait naturellement, bien heureusement, et sans calculette : lorsqu’il y a un étirement dans le tempo, que l’on a donc “volé” du temps, on va “le rendre” juste après, en avançant un peu. Et même si le naturel le fait d’une façon parfois imperceptible. Dans tous les cas, il faut retomber sur ses pieds. Il faut que le temps passé soit le même, au bout du compte (oui, en gros!), que le temps qu’il aurait fallu pour jouer le passage sans aucun rubato, aucun ralenti ni accéléré. Oh, au diable ces comptes d’apothicaire !! Ivo Pogorelich y va là, parfois, avec de gros sabots, comme dans ces premières mesures de Brahms (ce mathématicien calcule…trop?), mais il retombe dedans, dans ses sabots à lui, et c’est le principal.
Et puis il y a le son. Le sien. “La technique, c’est le son”, dit-il. En l’écoutant, rien de plus vrai. Son Brahms, par exemple (pour en finir avec lui), est une cathédrale de sons. Quelles basses tonitruantes! (tout à coup, un orgue m’est apparu!). Créateur?… “Non”, dit-il par modestie. Il le pense quand même un peu. Je le pense des interprètes en général, à différents niveaux; ils recréent toujours quelque chose,
Dans son scherzo de Chopin, il met en chaque note une énergie diabolique. Après chaque “sforzando”, Il faut écouter le silence qu’il fait entendre juste après, vite. Ecouter chaque note de “virtuosité” : toutes, elles veulent dire quelque chose. Dans le grand passage chanté, il joue avec une fougue intense, pleine, directe. Il parle. Il n’est plus chaussé de ses sabots mais de jolies ballerines. Chapeau monsieur Pogorelich !
Quant à son Ravel, son Scarbo, jamais je ne l’ai entendu comme ça. Pour réemployer ce mot, plus diabolique que ça…tu meurs ! Je vois des nains partout. Un monde sonore exceptionnel. Et Scarbo est tellement difficile… Au secours!… Mais de quelle planète vient-il donc, ce pianiste? Bravo bravissimo.
Pour cette interview, merci à vous. Et pour bien d’autres aussi! Bien que j’aie souvent envie de dire des choses, je ne peux pas écrire à chaque fois. Je n’ai pas une âme de blogueuse. Encore merci.
Cécile Chardon.
PS : lorsque Metin Arditi avait fait écouter « son » concerto pour violon de Beethoven, juste avant la coupure, au moment où ces deux notes arrivent, magnifiques, j’ai eu le temps de penser la même chose que lui. Enfin, « penser », sans avoir eu le temps de le formuler comme il l’a très joliment fait : le sentiment que Menuhin donnait, à ce moment-là, avec son archer, était un sentiment d’éternité. Dans ces deux notes. Que ces deux notes n’en finissaient pas. Deux notes… Il peut y en avoir des choses, dans deux notes, ou « trois petites notes de musique… »…

13 Livadiotti Roberto, le 20 décembre 2009 à 19:41 :

Mais quelle science,Cécile Chardon!Vous etes sans doute musicienne! Sans vouloir me faire de la pub,je vous propose de venir sur mon site “rlivadiotti.free.fr” pour parcourir ma “Brève Histoire de la musique” et me donner votre avis sur d’éventuelles lacunes que je m’efforcerai de corriger.Merci.

14 Max Floridia, le 20 décembre 2009 à 20:47 :

Mr Bellamy,
vous êtes un très grand bonhomme!
Félicitations et merci ++++

15 Nicolas, le 21 décembre 2009 à 18:34 :

il fallait oser titiller une telle personnalité. j’ai écouté l’émission deux fois et son message à chaque fois me semble limpide … travailler au point de se perdre, se battre pour être à la hauteur de sa propre ambition, prendre tous les risques. plutôt à contre-courant des tendances actuelles et donc tellement indispensables. mille grâces pour ce bon moment !!

16 Cécile Chardon, le 23 décembre 2009 à 00:25 :

Oh mon Dieu, j’ai fait une erreur! En parlant d’Ivo Pogorelich, je voulais parler des “Etudes Symphoniques” de Schumann,bien sûr, et non pas des “Variations Symphoniques”, qui n’existent pas! Enfin presque,puisque de toute façon, ce sont des variations. Quant à l’archet de Menuhin, il s’agit bien sûr de ses doux crins, et surtout pas des flèches d’un “archer”! Il était tout à fait inutile de le préciser, mais bon…
Cécile Chardon.

17 Daniel, le 25 décembre 2009 à 21:27 :

Merci Cécile pour votre texte qui m’a beaucoup intéressé

18 Henri, le 30 mai 2011 à 16:33 :

“Personnellement, je déteste le pianiste Sokolov, mais jamais je ne dirai ou n’écrirai qu’il ne sait pas jouer du piano. Pour moi, Sokolov enferme la musique, cadenasse tout… “, dites-vous.
Voilà un avis bien étrange.

19 Portanie, le 24 avril 2012 à 05:41 :

Merci ! Merci beaucoup pour cette interview ! Je suis tombée dessus tout à fait par hasard, et cette avec une grande satisfaction que je sors d’une écoute attentive.
Ivo Pogorelich fait partie de mes “modèles” alors que je n’avais entendu que deux interview de lui jusqu’alors, dont une recouverte d’une traduction , (mais que j’ai tout de même réussi à comprendre.)
(A ce propos, j’ai lu qu’un certain nombre de personnes non-francophones apprécieraient fortement que cette interview soit disponible sans la traduction française recouvrant le voix de l’artiste.)
J’apprécie beaucoup sa volonté de vouloir toujours s’approcher de la perfection par le biais du travail, d’expérimenter…
Je suis d’ailleurs très impressionnée par cette capacité à décider de jouer des variations “comme ça” en quelques secondes…
Je partage le même point de vu que vous M. Bellamy concernant le goût ou les réticences que l’ont peut avoir vis à vis de certains artistes.
Encore une fois, merci beaucoup pour cette émission superbe !


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