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Natalie Dessay et la vie d’artiste

Le 13 novembre 2009 à 11:03 par Olivier Bellamy

1. Natalie Dessay est une immense interprète, pas seulement à cause de sa voix, de ses aigus, mais parce qu’elle parvient, comme le disait Proust de la Berma, au stade d’un créateur. Mais comme cela est en partie inconscient, elle a du mal à l’exprimer. Le théâtre et la musique sont tellement liés dans son esprit qu’il lui est difficile de distinguer les deux. Comme le disait Igor Stravinski à Michel Legrand (qui nous l’a répété dans Passion Classique) : “On ne sait pas très bien ce qu’on fait quand on crée”. Ce qui compte, c’est l’état émotionnel dans lequel cet art nous plonge. Il faut toujours se méfier des créateurs qui parlent très bien de leur art car ils parlent de leurs intentions (pas toujours signifiantes pour l’auditeur) ou adoptent un discours a posteriori qui leur a été souvent soufflé par un tiers. Natalie Dessay hésite à parler d’elle car elle aurait sans doute l’impression de parler d’une autre. D’où une certaine tension. C’est pourquoi elle est parfois poussée à des phrases lapidaires, à des “coups de gueule”, qu’elle regrette ensuite lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle a peut-être passé pour quelqu’un de prétentieux, ce qu’elle n’est absolument pas. Elle a répondu prudemment à toutes mes questions, mais en confiance. Ceux qui la connaissent bien savent à quel point qu’elle est à la fois complexe et à la fois entière, d’une seule pièce. Nouvelle tension intérieure. Lorsque l’inconscient parle tout seul, porté par les ailes de l’humour, cela donne : “A quoi pensiez-vous à trois ans ? ” Réponse : “à tuer mon frère”. C’est une réponse géniale, une réponse d’actrice. Bien sûr qu’elle ne tuera pas son partenaire ténor, mais le public le croit parce que la volonté vient du plus profond, pas d’une simple indication du metteur en scène.

2. Je repense subitement à ce qu’a dit André Glucksmann à propos des madeleines de Proust. Il était tout content et tout fier d’annoncer que les madeleines n’étaient pas le gâteau préféré de Proust. Or, ce qui est important dans ce fameux passage de La Recherche du temps perdu, ce n’est pas que Marcel Proust raffole ou non des madeleines, c’est que l’action de tremper sa madeleine dans le thé renvoie tout à coup le Narrateur à un passé lointain, enfoui, et qu’à travers ce simple geste des souvenirs remontent à la surface. Ainsi, avec sa remarque, André Glucksmann montre qu’il est dans le premier degré, pas dans la métaphore du souvenir. Il rejoint la naïveté terre-à-terre du pâtissier d’Illiers (sans le sens commercial de ce dernier) qui écrit sur ses pancartes : “Ici, à la vraie madeleine de Proust”. Comme dirait l’autre : “quand je montre la lune, les imbéciles regardent mon doigt”. André Glucksmann est très loin d’être un imbécile, mais par cette remarque, on comprenait soudain pourquoi il donne parfois l’impression de se fourvoyer totalement. A une époque, on disait qu’il vallait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aaron. Sartre lui non plus ne comprenait rien à Proust.

3. Je suis actuellement à Vienne. Hier, je suis entré pour la première fois de ma vie au Musikverein, salle mythique où ont dirigé Brahms, Richard Strauss, Furtwängler, Böhm, Karajan, Kleiber… J’ai ressenti un étourdissement comparable à celui qui avait terrassé Stendhal à Florence. Trop de beauté, trop d’émotion d’un seul coup. Ce “syndrome de Florence” (comme l’appellent les  psychiatres en référence à cet épisode), certains chrétiens l’éprouvent à Jérusalem et certains Japonais lorsqu’ils visitent Paris. Je suis en reportage pour le magazine Classica avec l’Orchestre de Lille et Jean-Claude Casadesus. Départ tout à l’heure pour Salzbourg, la ville où est née Mozart, que je vais découvrir également…

4. On me demande de raconter les coulisses des Elections du Piano à la salle Pleyel. J’ai l’impression d’avoir vécu cela comme dans un rêve et il m’est difficile de mettre des mots sur cet événement qui a beaucoup plu aux spectateurs et aux auditeurs si j’en crois les bons échos qui me sont parvenus. La seule chose dont je me souvienne avec précision, c’est d’avoir passé un peu de temps dans la loge de Brigitte Engerer juste avant d’entrer en scène. Sa maman était au plus mal à l’hôpital et j’avais envie d’être avec elle pour la soutenir moralement. Son adorable fille Léonore était présente ainsi que son amie et partenaire Hélène Mercier. Brigitte a fait preuve d’un courage incroyable. Je l’ai remerciée d’être là et d’avoir tenu parole malgré le drame qui la touchait. “J’ai promis”, m’a-t-elle simplement répondu comme une évidence. Sa maman est morte pendant le concert. Elle est retournée à l’hôpital juste après, mais c’était trop tard. Le surlendemain, au téléphone, elle m’a confié qu’elle s’était remise à travailler au piano, mais qu’elle ne ressentait rien sur le plan musical. Elle s’est souvenue de cette phrase de Balzac qui dit que pour exprimer et faire passer des émotions, il faut les avoir dépassées.

Cet épisode tragique a tout effacé le reste de ma mémoire. Il montre au public que lorsqu’on dit qu’un artiste de la dimension de Brigitte Engerer donne tout sur scène, ce n’est pas un vain mot.

Voici le programme de Natalie Dessay :


1 Petites Madeleines 

Legrand Peau d’ane

Streisand Funny Girl

B.Hermann Vertigo

 

2 Autres choix

 Callas : Traviata de Verdi «  Addio del passato » (Giulini)

Tharaud : Mazurka op. 63 n° 3 de Chopin

Haendel : La Résurrection (Haïm)

Gabriela Monteiro : impro sur la Toccata en ré mineur de Bach (Bach Beyond)

Martha Argerich : Concerto de Grieg (enregistrement privé)

Take Six  (groupe Gospel) Windmills of your mind ,  de leur dernier album « Standard »

Roberta Gambarini : Estate 

Elis Regina : Atras da porta

 

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Il y a 12 commentaires pour cet article :

1 Martine, le 13 novembre 2009 à 12:53 :

Trsè touchée d’apprendre ce qu’a du vivre Brigitte Engerer lundi soir… toutes mes pensées vont vers elle. Et puis je repense à ce mot de “promotion”, évoqué pour qualifier la venue de certains artistes : aujourd’hui on voit à quel point cela n’a cela n’a pas beaucoup de sens…

2 michel, le 13 novembre 2009 à 14:28 :

Bonjour
Comment trouver la play list de Natalie Dessay ?
merci à l’avance et bravo pour vos formidables émissions

3 Françoise (40), le 13 novembre 2009 à 15:36 :

Les larmes me sont venues naturellement aux yeux … Dans ma prière du soir, il y aura une place pour Brigitte et sa maman.
Difficile de faire un enchaînement, mais Vienne, quelle chance ! Peut-être à mon tour prochainement ?
Natalie Dessay ? Comme d’habitude : merveilleuse.
Mes amitiés à tous.
Françoise

4 Guillemette, le 13 novembre 2009 à 16:15 :

Comme vous, Françoise, je suis très émue en découvrant les tristes coulisses de cette si belle soirée… et comme vous, je prie pour Brigitte et sa maman. Merci Olivier de nous faire aussi partager ces moments douloureux de la vie de vos invités.

5 Livadiotti Roberto, le 13 novembre 2009 à 18:15 :

Natalie Dessay,toujours aussi charmante et artiste de haut niveau,a programmé très agréablement toute la journée de Jeudi.Sa belle voix fait d’elle une cantatrice polyvalente.Je profite pour envoyer un message de soutien à Brigitte Engerer.

6 Nelly Bailly-Maître, le 13 novembre 2009 à 22:36 :

En vous lisant Olivier aujourd’hui et comme Françoise les larmes ont piqué mes yeux. J’ai écouté Brigitte Engerer jouer ce soir là: j’avais une émotion particulière. Qu’elle me permette de m’associer à sa peine.
Je souhaite remercier Nathalie Dessay pour cette excellente journée. Dès le matin avec Eve Ruggieri, puis de 10 à 11 et avec vous le soir: excellente.
J’ajouterai pour Renate et d’autres bloggeurs que nous avions reçu sur Facebook une invitation pour les élections de la Musique: et je remercie Radio Classique et Olivier. Cette année: je n’ai pas pu retrouver Paris! Renate passez un bon séjour en Normandie…sous la pluie? Roberto: vous êtes toujours là et je vais passer vous répondre. Françoise et Sandrine à bientôt mas nous nous croisons ailleurs aussi. Je vous souha Amitiés. Nelly.ite à tous une très bonne soirée et un bon WE si je ne repassais pas.

7 Nelly Bailly-Maître, le 13 novembre 2009 à 23:13 :

Voilà ce qui arrive lorsque je tape mon texte en direct: je m’embrouille car je vais trop vite!!! Nelly.

8 Renate, le 16 novembre 2009 à 15:11 :

Bonjour à Tous - comme Françoise, Nelly, Martine, Guillemette et Roberto, je souhaite apporter mon sincère soutien à Brigitte Engerer, en ces instants de peine. Quel courage elle a eu, pendant la soirée du 9 novembre.
Olivier a fait des commentaires très forts. J’ai beaucoup aimé ce qu’il a écrit sur André Glucksmann : très vrai, sa remarque. Comme par hasard, on peut croiser M. Glucksmann chez “Angelina”; en tout cas, cela m’est arrivé - je dis cela pour le “Montblanc” :-)
Vienne - je souhaite à tout coeur à Françoise de pouvoir y aller bientôt. Peut-être pour le 31 décembre ?
Chère Nelly, je sais qu’Olivier et RC pensent aux blogueurs: j’avais reçu une invitation pour l’Olympia au mois de juin et souhaite préciser que je ne m’attendais absolument pas à être invitée pour la soirée du Piano - je m’étais adressée à la Salle Pleyel pour pouvoir réserver et c’est là que j’ai appris que les places n’étaient pas en vente. Allez, ce n’est pas grave. - Il n’a pas fait si mauvais en Normandie, j’ai pu me ballader sur la plage, vendredi. Samedi, en revanche…
Amicalement.
J’ai du pain sur la planche pour les émissions que j’ai ratées. Mais j’ai déjà suivi la synthèse d’hier soir, sur l’autoroute.

9 Françoise (40), le 16 novembre 2009 à 21:18 :

Bonjour chère Renate,
Heureuse que votre séjour en Normandie vous ait plu (sans mauvais jeu de mots !) Ici, c’est très moyen. Inhabituel pour notre région. Il nous a fallu trouver une journée “sèche” entre deux bien mouillées pour nous occuper un peu du jardin.
Vienne le 31 décembre, non. (congés scolaires …), mais j’espère pour le Printemps prochain. Merci pour votre souhait ; c’est gentil.
Bonne journée. Et à ce soir.
Amitiés.
Françoise
P.S. Plusieurs essais ; ça ne part pas !

10 Anne Duhem, le 17 novembre 2009 à 10:57 :

Je découvre moi aussi avec beaucoup de larmes la mort de la maman de Brigitte Engerer pendant le concert du 9 novembre. Je “connais” cette pianiste depuis le fameux concours Reine Elisabeth de … 1978 ? ou plus tard, l’important n’est pas l’année ni la place que cette grande artiste a obtenue, ceconcours fait partie de mes madeleines, tout simplement. Et je voudrais vraiment vous remercier, Olivier, parce que grâce aux présentations des oeuvres pour les Elections du piano, grâce à l’émission du 5 novembre, grâce à ce blog, vous nous rendez encore plus proches les artistes. Ils vivent comme nous des joies, des peines, des rêves, desémotions.. et savent les recréer en se mettant au service de la musique créée par d’autres. Vous, Olivier, vous nous aidez à percevoir les personnes derrière les artistes, l’étroit et complexe mélange des deux, vous nous les rendez vraiment proches. Ce sont presque des amis, qui eux aussi accompagnent nos émotions. C’est difficile à exprimer, comme Nathalie DEssay ! Merci. Et transmettez encore à Brigitte Engerer toute ma sympathie.

11 haelters anne, le 19 novembre 2009 à 12:12 :

en écoutant Nathalie Dessay ,je n’ai pas pû noter le nm du groupe de Gospel,pouvez-vous me le communiquer.MERCI et encore bravo OLIVIER BELLAMY pourTOUTES VOS EMITIONS,

12 Brunel, le 19 novembre 2009 à 14:04 :

Je me rapelle d’une prise de garde en réanimation( en tant qu’étudiante médecine). On regardait l’ECG d’un patient et la trans ressemblait à “c’est pour dans peu de temps”. J’ai vu une femme en larme dans le couloir retenue par une femme plus jeune qui lui a dis “ne te fais pas de mal maman, viens avec moi”. Son mari est mort seul dans sa chambre de réanimation. Pourquoi les hommes n’arrivent ils pas à accompagner leurs proches? Je conseille aux auditeurs Marie de Hennezel ou Maria Kübler Ross qui ont écrit sur leur expérience en soin palliatif. Pardonnez moi mais quelle mauvaise image de cette soirée!


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