1. Natalie Dessay est une immense interprète, pas seulement à cause de sa voix, de ses aigus, mais parce qu’elle parvient, comme le disait Proust de la Berma, au stade d’un créateur. Mais comme cela est en partie inconscient, elle a du mal à l’exprimer. Le théâtre et la musique sont tellement liés dans son esprit qu’il lui est difficile de distinguer les deux. Comme le disait Igor Stravinski à Michel Legrand (qui nous l’a répété dans Passion Classique) : “On ne sait pas très bien ce qu’on fait quand on crée”. Ce qui compte, c’est l’état émotionnel dans lequel cet art nous plonge. Il faut toujours se méfier des créateurs qui parlent très bien de leur art car ils parlent de leurs intentions (pas toujours signifiantes pour l’auditeur) ou adoptent un discours a posteriori qui leur a été souvent soufflé par un tiers. Natalie Dessay hésite à parler d’elle car elle aurait sans doute l’impression de parler d’une autre. D’où une certaine tension. C’est pourquoi elle est parfois poussée à des phrases lapidaires, à des “coups de gueule”, qu’elle regrette ensuite lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle a peut-être passé pour quelqu’un de prétentieux, ce qu’elle n’est absolument pas. Elle a répondu prudemment à toutes mes questions, mais en confiance. Ceux qui la connaissent bien savent à quel point qu’elle est à la fois complexe et à la fois entière, d’une seule pièce. Nouvelle tension intérieure. Lorsque l’inconscient parle tout seul, porté par les ailes de l’humour, cela donne : “A quoi pensiez-vous à trois ans ? ” Réponse : “à tuer mon frère”. C’est une réponse géniale, une réponse d’actrice. Bien sûr qu’elle ne tuera pas son partenaire ténor, mais le public le croit parce que la volonté vient du plus profond, pas d’une simple indication du metteur en scène.
2. Je repense subitement à ce qu’a dit André Glucksmann à propos des madeleines de Proust. Il était tout content et tout fier d’annoncer que les madeleines n’étaient pas le gâteau préféré de Proust. Or, ce qui est important dans ce fameux passage de La Recherche du temps perdu, ce n’est pas que Marcel Proust raffole ou non des madeleines, c’est que l’action de tremper sa madeleine dans le thé renvoie tout à coup le Narrateur à un passé lointain, enfoui, et qu’à travers ce simple geste des souvenirs remontent à la surface. Ainsi, avec sa remarque, André Glucksmann montre qu’il est dans le premier degré, pas dans la métaphore du souvenir. Il rejoint la naïveté terre-à-terre du pâtissier d’Illiers (sans le sens commercial de ce dernier) qui écrit sur ses pancartes : “Ici, à la vraie madeleine de Proust”. Comme dirait l’autre : “quand je montre la lune, les imbéciles regardent mon doigt”. André Glucksmann est très loin d’être un imbécile, mais par cette remarque, on comprenait soudain pourquoi il donne parfois l’impression de se fourvoyer totalement. A une époque, on disait qu’il vallait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aaron. Sartre lui non plus ne comprenait rien à Proust.
3. Je suis actuellement à Vienne. Hier, je suis entré pour la première fois de ma vie au Musikverein, salle mythique où ont dirigé Brahms, Richard Strauss, Furtwängler, Böhm, Karajan, Kleiber… J’ai ressenti un étourdissement comparable à celui qui avait terrassé Stendhal à Florence. Trop de beauté, trop d’émotion d’un seul coup. Ce “syndrome de Florence” (comme l’appellent les psychiatres en référence à cet épisode), certains chrétiens l’éprouvent à Jérusalem et certains Japonais lorsqu’ils visitent Paris. Je suis en reportage pour le magazine Classica avec l’Orchestre de Lille et Jean-Claude Casadesus. Départ tout à l’heure pour Salzbourg, la ville où est née Mozart, que je vais découvrir également…
4. On me demande de raconter les coulisses des Elections du Piano à la salle Pleyel. J’ai l’impression d’avoir vécu cela comme dans un rêve et il m’est difficile de mettre des mots sur cet événement qui a beaucoup plu aux spectateurs et aux auditeurs si j’en crois les bons échos qui me sont parvenus. La seule chose dont je me souvienne avec précision, c’est d’avoir passé un peu de temps dans la loge de Brigitte Engerer juste avant d’entrer en scène. Sa maman était au plus mal à l’hôpital et j’avais envie d’être avec elle pour la soutenir moralement. Son adorable fille Léonore était présente ainsi que son amie et partenaire Hélène Mercier. Brigitte a fait preuve d’un courage incroyable. Je l’ai remerciée d’être là et d’avoir tenu parole malgré le drame qui la touchait. “J’ai promis”, m’a-t-elle simplement répondu comme une évidence. Sa maman est morte pendant le concert. Elle est retournée à l’hôpital juste après, mais c’était trop tard. Le surlendemain, au téléphone, elle m’a confié qu’elle s’était remise à travailler au piano, mais qu’elle ne ressentait rien sur le plan musical. Elle s’est souvenue de cette phrase de Balzac qui dit que pour exprimer et faire passer des émotions, il faut les avoir dépassées.
Cet épisode tragique a tout effacé le reste de ma mémoire. Il montre au public que lorsqu’on dit qu’un artiste de la dimension de Brigitte Engerer donne tout sur scène, ce n’est pas un vain mot.
Voici le programme de Natalie Dessay :
1 Petites Madeleines
Legrand Peau d’ane
Streisand Funny Girl
B.Hermann Vertigo
2 Autres choix
Callas : Traviata de Verdi « Addio del passato » (Giulini)
Tharaud : Mazurka op. 63 n° 3 de Chopin
Haendel : La Résurrection (Haïm)
Gabriela Monteiro : impro sur la Toccata en ré mineur de Bach (Bach Beyond)
Martha Argerich : Concerto de Grieg (enregistrement privé)
Take Six (groupe Gospel) Windmills of your mind , de leur dernier album « Standard »
Roberta Gambarini : Estate
Elis Regina : Atras da porta
Tags : André Glucksmann, Brigitte Engerer, Marcel Proust, Michel Legrand, natalie dessay
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