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Le texte de Mauriac

Le 28 juin 2009 à 23:49 par Olivier Bellamy

Chose promise chose due. Voici le texte de Mauriac lu par Wladimir Yordanoff pendant son émission. J’ai rétabli le texte intégral car Wladimir l’avait coupé pour aller à l’essentiel.

“Mardi 12 avril 1955

Ce Concerto pour piano en si bémol (n° 27) entendu hier à la radio, j’avais oublié qu’il était le dernier que Mozart ait composé. Or j’ai reconnu dès le premier mouvement un certain accent propre à ses oeuvres des approches de la mort. Je ne m’y trompe jamais.

On ne saurait parler de désespoir. C’est une plainte, mais qui ne s’adresse plus aux hommes, qui n’espère plus toucher ces coeurs de pierre. Une plainte qui n’est que pour Dieu, un reproche d’enfant perdu dans la jungle et qui n’a pas été adopté par les fauves : les fauves polis de ce siècle des grâces, les pires de tous.

Cet enfant n’est en rien semblable aux enfants que nous avons été, ni à ceux qui nous entourent et qui demeurent tels que La Bruyère les a vus.

Nous feignons d’oublier que chaque génération d’enfants porte en germe tous les goujats, toutes les crapules et tous les mufles de demain. Mozart est un enfant venu d’une autre étoile, bien qu’il ait ressenti toutes nos passions, mais sans y rencontrer de partenaires de son espèce : un Papageno sans Papagena.

Il s’en tirait en divertissant les autres et en jouant pour cacher ses larmes. A la fin, elles ruissellent sans fin, même à travers les joyeux presto du finale, et il ne les essuie plus. Un enfant, jusqu’à la fin, mais un enfant crucifié dont le petit cadavre va être jeté à la fosse commune.”

Bloc Notes de François Mauriac 

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Dior, on adore

Le 28 juin 2009 à 11:34 par Olivier Bellamy

Ami de Christian Dior, Jean Cocteau disait, bien avant qu’il ne lance son fameux New Look, que son nom était composé de deux mots : dieu et or. Proche de Poulenc et d’Henri Sauguet, Dior était un artiste total, qui aurait probablement été peintre ou musicien ou metteur en scène s’il n’avait pas tant aimé habiller les femmes. Grâce à Marie-France Pochna, qui a signé chez Flammarion une excellent biographie du couturier mythique, on a pu savoir qu’il avait appris la composition musicale et qu’il maîtrisait très bien cet art. Deux jours après sa mort en octobre 1957, Henri Sauguet a écrit à sa mémoire un Pie Jesu pour voix et orgue qui a été joué le jour de ses obsèques. Marie-France Pochna m’a confié le fac-similé de cette émouvante partition. Je la tiens à la disposition des artistes qui voudraient l’interpréter, voire l’enregistrer puisque cela n’existe pas en disque.

Pour cette émission, Marie-France Pochna m’a apporté également la liste des disques de musique classique que Christian Dior possédait. On a puisé dedans pour composer le programme. Dior avait également un goût musical très pointu : Brahms (à l’époque où on ne l’aimait pas en France), Schubert (à l’époque où on n’écoutait que les Impromptus ou la Symphonie Inachevée), Bach, Beethoven, Mozart. Peu d’opéras (à part Mozart) et beaucoup de musique de chambre. Comme disait Christian Dior : “avoir du goût, c’est avoir le sien”. En musique aussi, il ne suivait pas la mode et était à la recherche de l’essentiel.

Voici son programme :

Stravinsky : Sacre du printemps (Boulez)

Madeleines (morceau écouté brièvement, qui rappelle un souvenir)

Poulenc : Concerto pour deux pianos (mvt lent)

Sauguet : Les forains

Virgil Thompson : Louisiana Story

Programme :

Concerto Brandebourgeois n° 6 de Bach – Münchinger

Enlèvement au sérail de Mozart / Air d’Osmin Ah I will triumphieren - Beecham

Brahms : Symphonie n° 2 / Intermezzo / Toscanini

Schubert : Octuor (3e mvt) St Martin in the Fields

Ravel : Rhapsodie espagnole (Feria) - Monteux

 

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Michel Chevalet dans la lune

Le 28 juin 2009 à 11:19 par Olivier Bellamy

“Comment ça marche !” On connaît le “gimmick” inventé par Laurent Gerra, qui a rendu cultes les explications clarissimes et passionnées de Michel Chevalet dans le journal de TF1. Grâce à lui, les mystères épais de la technologie se sont dissipés, le fonctionnement d’une fusée ou d’une sonde spatiale nous paraissent aussi limpides que celui du moteur à réaction.

Pour la journée de la Lune organisée sur Radio Classique, pour fêter avec quelques jours d’avance le 40e anniversaire du jour où l’homme a marché sur la planète la plus proche de notre vieille Terre, la présence de Michel Chevalet dans l’Invité Classique s’imposait. Il y a pourtant eu quelques ratés au démarrage. Michel Chevalet devait venir enregistrer l’émission la veille, mais, pour une raison inexplicable, j’avais oublié de noter le rendez-vous dans mon agenda. Il est donc arrivé au studio alors que je n’étais pas là. D’autres s’en seraient offusqué, mais Michel Chevalet a été très compréhensif. Finalement, il a pu se libérer pour venir en direct (ce qui est toujours mieux et ce qui est généralement la règle dans l’émission) le lendemain. 

A 18 h 25, toujours pas de Michel Chevalet, qui devait être dans les embouteillages ou dans la lune justement. Finalement, il est arrivé à 18 h 37, en cours de route. Pour le faire venir, nous avions mis Clair de Lune de Debussy, ce qui s’est avéré un bon choix.

Le goût de Michel Chevalet pour la musique est réel. Avec un nom pareil, il nourrit forcément un penchant pour le violon. L’entendre parler de l’orchestre avec sa voix grave et chaleureuse, comme il détaillerait les fascinants caractères du système solaire, avait quelque chose de formidable. On s’y serait cru !

Voici son programme :

Malher: symphonie n°5 – Adagietto (Karajan)

 

Madeleines:

 

- Charles Trenet: Le soleil a rendez-vous avec la lune

- Boris Vian: “Le déserteur”

- Michel Jonasz: “La boîte de jazz” (selon lui, la première chanson

française diffusée dans un vaisseau spatial…)

 

 

Programme:

 

- - Tchaikovski: concerto pour piano n°1 – 1er mvt (Van Cliburn)

- Mendelssohn: concerto pour violon n°2 – 1er mvt (Milstein)

- Quelque chose de Telemann (Concerto pour alto)

- Berlioz: symphonie fantastique – 5e mvt (Tilson Thomas)

- Bizet: Carmen – quintette « Nous avons en tête une affaire »

 

 

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1. Wladimir Yordanoff est ce qu’on appelle un “second rôle” au cinéma. Dans cette catégorie, il est l’un des tout premiers. On peut le voir dès mercredi dans Le hérisson, film tiré du livre à succès L’élégance du hérisson de Muriel Barbery, où Josiane Balasko tient le premier rôle.

Son père n’est autre que Luben Yordanoff, qui a été premier violon solo de l’Orchestre de Paris sous Munch, Karajan, Solti et Barenboïm. La grande époque, comme on dit. Enfant, il était contre la musique, tout contre…

J’ai rencontré Wladimir lors d’un concert du Quatuor Modigliani (que j’adore) à la salle des Glaces, un lieu extraordinaire situé dans un passage du 9e arrondissement. Michel Blanc nous a présentés et j’ai tout de suite été séduit par sa classe naturelle et son humour discret.  Lorsque Christophe (le chanteur) a annulé son émission, j’ai tout de suite appelé Wladimir pour lui proposer de le remplacer au pied levé. Il ne s’est pas contenté de venir, il nous a préparé un programme très construit et fort intéressant (j’attends le jugement dernier de Roberto, fidèle blogger, avec impatience).

2. Lundi, le concert de Maria Joao Pires, au théâtre des Champs-Elysées, était à marquer d’une pierre blanche. Sublime musique, extraordinaire pianiste. A l’entracte, une dame m’a abordé très gentiment pour me dire qu’elle était une fidèle auditrice de l’émission. Cela m’a fait très plaisir. Comme elle avait assisté au premier des concerts du Festival Radio Classique, elle a ajouté avec humour qu’elle était professeur d’anglais et qu’elle me donnerait volontiers des cours gratuits. Mon accent très Maurice Chevalier en interrogeant Yudja Wang et Dong Hiek Lim avait provoqué l’hilarité spontanée de la salle, qui, au lieu de me troubler, m’a considérablement détendu.

Quelques instants plus tard, c’est un charmant garçon de seize ans, une étoile de David autour du cou, Adrien, qui m’a demandé si je n’étais pas moi. Fidèle de l’émission, il joue du piano (des études de Chopin ! la 3e Sonate !) et regrette de ne pouvoir échanger sa passion de la musique qu’avec ses grands-parents. Moi, j’étais heureux d’avoir un auditeur aussi jeune. Si Gérard Mortier s’est plaint que l’Opéra de Paris n’a pas (toujours) le public qu’il mérite, je me réjouis personnellement d’avoir des auditeurs formidables que j’espère ne jamais décevoir.

3. A propos de Gérard Mortier, l’un de vous s’est étonné, en termes courtois, de “l’agressivité” de mon billet, qui tranchait avec le ton de l’interview. Ceux qui me connaissent ne s’en étonnent pas, les autres ont droit à des explications. Dans ce blog, j’essaie de donner un sentiment “à chaud” de la manière dont j’ai ressenti l’invité. J’essaie d’être le plus sincère possible. J’ai le plus grand respect pour le travail de Gérard Mortier, mais je trouve son discours d’une suffisance insupportable. Et le militantisme artistique m’ennuie terriblement. Pendant l’interview, je ne pense pas avoir été complaisant, mais ce n’est pas le lieu pour s’affronter et mon rôle n’est pas  de lui dire mes “quatre vérités”. Sur ce blog, on peut parler plus librement, donner justement un contrepoint à l’émission. Ceux qui ne partagent pas mon sentiment ont la possibilité de répondre .  

Voici le programme de Wladimir Yordanoff :

Bach : Messe en si « Agnus Dei » par Alfred Deller (Vanguard)

Madeleines

Mélodie d’Ophée de Gluck au violon par Oïstrakh

Kreisleriana de Schumann – 1ère plage (Horowitz)

Opéra de 4 Sous « Canonen Song (version L. Lenya)

Mozart : Gran Partita « Adagio » - Marriner

Beethoven : Sonate op. 111 – Arietta – Yves Nat

Mahler : Symphonie « Titan » 1er mvt – Horenstein

Debussy : La terrasse des audiences du clair de lune (Arrau)

Dutilleux : Symphonie n° 1 – 2e mvt

Ligeti : L’escalier du diable (13e étude)

 

 

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Que dire de plus que ce qu’André Jacquard a dit dans l’émission ? Son livre “Le compte à rebours a-t-il commencé ?” (Stock) est un cri d’alarme que tout le monde devrait lire. On n’a plus le droit aujourd’hui de ne plus savoir. L’heure est trop grave pour notre planète et pour l’humanité. Le discours d’Albert Jacquard prolonge celui de Maria Joao Pires lorsqu’elle disait : “Quelle planète allons-nous laisser à nos enfants et surtout quels enfants allons-nous laisser à cette planète ?”

Et quelle était belle la fierté profonde d’Albert Jacquard en écoutant sa petite fille, Marion Jacquard, jouer le Prélude Choral et Fugue de César Franck. Elle avait assisté à toute l’émission dans la cabine technique avec Yann. A la fin, je lui ai demandé de venir au micro. Elle a d’abord paru effrayée et puis finalement j’ai réussi à apaiser son appréhension.

Albert Jacquard est un grand savant, un fou de musique et un humaniste. Il a réussi à transmettre le meilleur de lui à ses enfants et petits enfants. Ce n’est pas le moindre de ses talents.

Voici son programme :

         

Bach : « Jésus que ma joie demeure » (Lipatti)

Madeleines :

-  Schubert : « La truite »

   -  Mozart : concerto n°21 ? 2eme mouvement

   -  Ravel : « La vallée des cloches »

Programme :

-  Schubert : « La jeune fille et la mort » - 2e mvt

   -  Schubert : Trio – 1er mvt (Stern Istomin Rose)

   -  Mozart : concerto n°9 – 3e mvt (Pires)

   -  Ravel : Concerto pour la main gauche (Casadesus)

   -  Puccini : La Tosca – Lucevan le stelle (Di Stefano)

   -  Dvorak : symphonie du nouveau monde - 3eme mouvement (Ancerl)

   -  Franck : Prélude, chorale et fugue (joué par Marion Jacquard)

 

 

 

 

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Le paradis et la Pires

Le 25 juin 2009 à 12:36 par Olivier Bellamy

Vous avez été extrêmement nombreux à aimer cette émission rare où la voix de Mario Joao Pires est comme celle d’un enfant alors que ce qu’elle dit est du niveau des grands sages de notre temps. Voici donc la retranscription assez fidèle de notre conversation enregistrée chez elle à Lisbonne, tel qu’il a paru dans le journal Classica et qui fut pour moi, et je l’espère pour vous tous, un moment de grâce absolue. Vous pouvez aussi réécouter l’émission sur le site Radio Classique. 

 

 

Maria-Joao Pires nous accueille avec chaleur dans son appartement situé dans un quartier typique de Lisbonne, qui monte vers le jardin botanique. Il fait beau, mais elle s’inquiète de savoir si l’on n’a pas trop froid. L’intérieur est simple et coquet. Au mur, un très joli tableau réalisé par l’une de ses quatre filles. La pianiste portugaise s’exprime dans un français parfait avec modestie et douceur. Le rire inonde parfois son visage aigu et dans ses yeux brûle une intensité peu commune. Elle est là en transit, pour donner un récital, car elle s’est installée récemment au Brésil, dans un petit village au bord de la mer, près de Salvador de Bahia. Elle nourrit de nouveaux rêves de projets éducatifs là-bas. Ce qui lui permettrait de réduire encore la liste de ses cinquante concerts par an. Elle est là, entière, disponible, bien qu’elle prétende ne pas savoir parler de musique.

 

Cela fait des années que vous déclarez vouloir arrêter de donner des concerts. Heureusement, vous n’en avez rien fait.

 

Je n’ai jamais réussi. C’est le destin et il faut l’accepter. J’adore jouer du piano, faire de la musique, mais voyager est très fatiguant et donner des concerts très stressant. Cela fait soixante ans que je joue en public et je dis parfois à mes enfants que j’ai mérité d’être à la

retraite. Ce désir que j’ai eu toute ma vie d’arrêter mon métier vient probablement du fait que je ne l’ai jamais choisi. Moi, je voulais faire médecine, je m’intéresse à l’éducation, à l’art, j’aime le travail en équipe. En fait, j’aurais adoré vivre la musique en amateur.

 

Qu’est-ce qui vous pousse à continuer ?

 

Je continue pour ceux qui dépendent de moi, mes enfants, les familles que j’aide, les projets sociaux que je soutiens… Ça me fait plaisir de me sentir utile et de savoir que l’argent que je gagne avec les concerts sert à d’autres. Mais si demain personne n’a besoin de moi sur le plan financier, c’est sûr que je m’arrête, parce que moi je n’ai besoin de rien, je peux vivre n’importe où et je ne dépense rien. J’aime travailler, mais je n’ai aucun désir matériel.

 

Vous arrivez à trouver du temps pour vous ?

 

Non. Chaque musicien rêve d’avoir du temps à soi. Cela fait vingt ans que j’ai envie de travailler certaines œuvres comme l’opus 111 de Beethoven sans oser l’aborder. Et puis, j’ai décidé de le jouer quand même, pour moi, dans un premier temps. J’ai commencé cette année et je n’ai trouvé que trois jours de libre. Trois jours de bonheur, mais déjà oubliés parce que tout m’est tombé dessus après et je n’ai plus retrouvé ce temps à moi.

 

Ce sont vos parents qui vous ont poussé à devenir pianiste professionnelle ?

 

Pas du tout, c’est la vie ! Mon père est mort deux semaines avant ma naissance. On habitait avec ma mère, mon grand-père et mes trois frères et sœurs. C’était une famille qui n’avait aucune ambition de ce côté-là et ma mère m’a toujours protégée pour ne pas que je donne des concerts trop tôt. Quand j’ai eu mon bac et mon prix au conservatoire, des amis m’ont poussé à continuer la musique. J’ai donc demandé une bourse pour aller étudier en Allemagne, mais au temps de la dictature, c’était très difficile d’obtenir un passeport. Je me suis dit : le destin va décider. J’ai eu la bourse et le passeport. Alors, je suis partie cinq ans en Allemagne. Puis, j’ai arrêté le piano un an, je me suis mariée, j’ai eu des enfants et les concerts ont commencé tout de suite. J’ai toujours eu des obligations familiales. Même si j’étais la plus jeune, je me suis toujours sentie le père de ma famille. Ma mère m’avait assigné ce rôle et j’ai continué à le tenir pendant beaucoup d’années. Je me suis habituée à nourrir beaucoup de personnes comme si c’était tout à fait normal. La vie décide parfois pour nous et l’accepter est la meilleure solution.

 

Comment était votre rapport au piano lorsque vous étiez enfant ? Naturel ou contraint ?

 

Le piano était un jouet pour moi.  Nous avions un piano droit à la maison et ma sœur jouait un peu. Comme je me sentais isolée dans cette famille, qui portait le deuil de mon père, tout mon imaginaire s’est développé à travers la recherche du son. A trois ans, je passais des heures à jouer une note de mille manières. C’est cela qui me passionnait. En fait, toute ma technique pianistique, je l’ai construite à cet âge en apprenant toute seule à utiliser le corps pour produire des sons différents. Les enfants peuvent aller très loin à travers l’imaginaire, quand ils ne sont pas cassés par l’école, qui leur dit : « Ne fais pas ça ! » Toutes les idées sur l’éducation que j’ai développées plus tard sont nées de cette époque.

 

Le centre d’Etudes des Arts que vous avez ouvert à Belgais, au milieu de nulle part, au nord du Portugal, il y a dix ans, a-t-il été un succès ou un échec ?

 

Un succès sur le plan artistique, pour les familles, l’équipe, mais un échec total sur le plan administratif. Le Portugal est un pays peuplé de gens extraordinaires, gentils, mais qui n’est pas tourné vers l’expérimentation. Dès le début, je me suis heurtée à un mur. C’était un projet à visée nationale, qui avait l’espoir d’aider les gens les plus défavorisés à travers l’éducation artistique. Or, je n’ai jamais pu obtenir un seul dialogue avec le gouvernement, qui m’a accusé publiquement d’être une diva et de chercher à obtenir des privilèges. Je voulais simplement mettre mon expérience au service de la communauté. Sans me décourager, j’ai vendu ma maison pour construire le centre et j’ai fait confiance à des gens apparemment de bonne volonté qui ont profité de la situation. Voilà, j’ai payé et je continue de payer. Cela m’a rendu malade et j’ai même subi une opération du cœur. J’ai fait la bêtise de vouloir me battre jusqu’au bout.

 

On observe une crise de la musique classique, qui est liée à la crise économique, alors que les salles de concerts sont pleines. Qu’en pensez-vous ?

 

La crise que nous vivons est une crise humaine avant d’être une crise économique. L’être humain est allé trop loin du côté de la technologie et il a complètement oublié l’essentiel. Ce qui est essentiel est devenu extravagant. C’est cela la crise humaine. Les spécialistes de l’environnement se demandent : « quelle planète va-t-on laisser à nos enfants ? ». Moi je me demande plutôt : « quels enfants va-t-on laisser à cette planète ? » C’est tout aussi important. La crise de la musique classique vient de cela parce qu’elle est tombée dans cette logique. L’essentiel n’est plus si important et n’est plus enseigné comme une valeur à chérir. A l’école, les enfants entendent parler de carrière, de pouvoir, d’argent, de télévision, de journalistes, de succès, de compétition, de concours ! Ce n’est pas de leur faute. Ainsi, lorsqu’un jeune pianiste de vingt ans monte sur scène, on se dit : il est prétentieux ou ceci ou cela. Non, il est simplement victime des concours, des professeurs, de la machine. Les salles se remplissent parce que les gens ont besoin de trouver l’essentiel de l’homme quelque part, de trouver une vérité.

 

Que faîtes-vous pour garder votre authenticité en dépit du système ?

 

J’essaie de rester vraie, de ne pas être en dehors de moi-même. Au piano, il faut d’abord aider l’élève à être dans son corps, sans prétention d’aucune sorte, simplement être. Lui faire sentir qu’il est une personne entière, mais qu’il appartient à un tout et que les autres sont la même chose que lui. Le côté égotique, qu’on met dans la musique, est dangereux. C’est pourquoi on voit tant de jeunes pianistes qui ne savent pas respirer.

 

Quand vous étiez jeune, vous ne pensiez jamais à la carrière, au succès ?

 

Jamais ! C’est criminel de mettre cela dans la tête des jeunes. Si un enfant a envie de jouer d’un instrument ou de dessiner, c’est qu’il a envie de s’exprimer. Au lieu de cela,  on lui fait passer des concours, qui sont le contraire de l’art. L’art, c’est la générosité. Etre un artiste, c’est aimer donner et recevoir : la base de l’échange humain. Or, la personne qui passe un concours va désirer sa victoire, donc la défaite des autres. Si je gagne et que tu perds, je ne peux pas être un artiste parce que l’artiste veut que nous communiquions. L’autre n’est pas un concurrent, c’est un ami. Pour moi, tous les pianistes du monde sont des amis. Nous sommes égaux et différents, nous pratiquons le même art et chacun a sa place. Nos différences sont aussi belles que ce que nous avons en commun. Moi, je suis en admiration devant des interprètes qui sont à l’opposé de moi.

 

Qui, par exemple ?

 

Par exemple Maurizio Pollini, Martha Argerich ou Daniel Barenboïm. Ils font des choses que je ne serai jamais capable de faire. Ça ne me retire rien de les admirer. Pour valoriser quelqu’un, il ne faut pas chercher à dévaloriser quelqu’un d’autre. Ceux qu’on trouve « moins bien », c’est qu’ils n’ont pas eu l’occasion d’apprendre à s’exprimer.

 

Les pianistes français, qui ont étudié avec vous à Cadenabbia (Italie), en gardent un très bon souvenir.

 

J’aime beaucoup enseigner. Je dis cela parce que je ne connais pas d’autre mot, mais je ne crois pas que « j’enseigne ». J’ai l’impression qu’il ne faut presque rien faire avec un élève. Le remettre sur les rails, c’est tout. Parfois le train est lourd et il faut du temps. Mais il ne faut pas toucher à l’essentiel, à l’âme de l’artiste, il faut le l’aider à se chercher. Je ne dis pas « trouver » parce qu’on ne se trouve jamais réellement, mais être sur le chemin. Pour un artiste, l’important n’est pas le but, c’est le chemin.

 

L’interprète aussi doit placer l’œuvre sur le chemin, sans se mettre trop en avant, dans la bonne perspective pour le public ?

 

Vous avez totalement raison. L’interprète ne doit pas penser à mettre sa personnalité dans l’œuvre. De toutes façons, il la mettra. Quand je joue une sonate de Beethoven, je n’ai pas comme but d’en donner ma vision. C’est tout simplement une rencontre. Je m’adapte à l’œuvre et elle s’adapte à moi. On se respecte. Ce qui gâche tout, c’est quand on cherche de nouvelles manières d’interpréter et qu’on se croit exceptionnel. Si on est simplement ce qu’on est sans vouloir rien prouver, c’est mieux.

 

Vous êtes toujours restée proche de Mozart. Il ne vous a jamais abandonnée et vous ne l’avez jamais trahi. Non ?

 

J’ai compris récemment qu’il avait toujours été à mes côtés. Cela a commencé pour des raisons matérielles : avec mes petites mains, je peux jouer presque toute sa musique. Beethoven aussi. Après, ça diminue (rires). Mozart est dans l’impermanence, on sent qu’il ne s’attache à rien et c’est cela, au fond, son génie. Tout peut arriver et tout peut changer à chaque seconde. Rien ne reste, rien n’est fixe. Pour moi, c’est une grande sagesse humaine. Or, dans la vie, nous cherchons la sécurité, nous voulons posséder, laisser une trace.

Pourtant, être lié à l’essentiel passe par l’acceptation de l’impermanence. Le comprendre, c’est avoir accès à la musique beaucoup plus facilement. Mozart est un grand exemple de ce détachement total. Je ressens les choses ainsi, ne le prenez pas comme une vérité. Par la suite, à leur manière, Beethoven et Schubert ont été aussi deux représentants extraordinaires de cette quête spirituelle.

 

Sentez-vous un fil secret qui relie Mozart à Chopin ?

 

Je n’entends pas la même voix chez les deux. Le fait que Chopin adorait Mozart ne veut rien dire. Chopin a mis beaucoup plus de lui-même dans son œuvre. L’époque romantique a permis cela. Chopin est davantage dans son univers clos, même si les choses changent un peu à la fin. Tous les grands compositeurs, à la fin de leur vie, accèdent à un certain détachement. C’est humain. Moi aussi, je me détache. Je n’ai plus besoin de dix robes, mais d’une seule. Dans mon cas, ça n’apporte rien à l’humanité (rires).  Comme ces grands génies sont hautement développés spirituellement, ils le font de manière sublime et en apportant quelque chose de nouveau. Ils se projettent dans le futur et le prochain prendra le relais. C’est pour cela qu’il ne faut pas être prétentieux parce qu’au bout, on passe toujours la balle (rires).

 

Ce qui est extraordinaire chez Chopin, c’est son esprit critique. On ne trouve pas de déchet dans son œuvre.

 

C’est incroyable cela, en effet. Mais je pense pas qu’il faille analyser pourquoi Mozart a pu écrire des choses parfois peu intéressantes et pas Chopin. Cela vient du caractère de Chopin, qui était tout entier à ce qu’il faisait, sans autre distraction. Je vous donne un exemple ridicule. Moi, je fais la cuisine tous les jours et j’en ai marre. Je fais n’importe quoi et c’est toujours à peu près bon, mais pas très bon… De temps en temps, c’est réussi. Alors que certaines personnes se concentrent vraiment sur ce qu’elles font et c’est toujours parfait (rires).

 

Stephen Kovacevich dit que Chopin est le dernier compositeur pour lequel il aurait voulu jouer ses œuvres.

 

Il aurait peur ? Pourtant, il joue très bien. Tout interprète serait mort de peur de jouer pour le compositeur… En même temps, ce serait une tentation énorme de pouvoir apprendre avec eux. Chopin était très rigoureux et il aurait peut-être détesté notre façon de jouer. J’y pense souvent… D’un autre côté, je pense que ce n’est pas tellement important, qu’il aime ou qu’il n’aime pas. Si l’on est vrai, si l’on ne pense pas à séduire le public ou le critique, l’essentiel est là. Il n’y a pas de vérité en interprétation. Par exemple, nous parlons ensemble depuis une heure. Comment vais-je vous décrire après ? L’important, c’est que j’ai pu ressentir l’essence de votre personne. Si je me trompe dans la couleur de votre veste, ce n’est pas grave. 

 

Si Chopin a accepté la manière avec laquelle Liszt jouait ses Etudes, c’est qu’il était plus ouvert qu’on ne pense.

 

Liszt a inventé un truc épouvantable, qui est le récital pour piano . Je lui en veux pour le reste de ma vie (rires). Il avait un grand ego, mais pas dans sa musique car c’était un compositeur merveilleux.

 

Comment entrez-vous dans une œuvre nouvelle ?

 

J’essaie d’utiliser le moins possible l’intellect. Quand tous les moteurs sont arrêtés, le silence se fait et l’on peut écouter. J’essaie toujours d’avoir à l’esprit l’essence de l’œuvre, qui n’est pas intellectuelle, qui est indicible, impalpable. Ce qui n’empêche pas, à d’autres moments, de lire ce qu’on écrit les musicologues pour tenter d’être un peu moins idiot (rires). L’œuvre a un côté mystérieux, qui est de l’ordre de l’inconnu et qui est son âme. Il faut l’écouter et il y a mille façons de le faire.

 

A la fin de l’entretien, il est temps d’aller déjeuner avant de rentrer à Paris. Où trouver un bon petit restaurant avec de la morue ? « Je peux descendre aller en acheter et vous la préparer » propose-t-elle avec une émouvante spontanéité. Sans nous laisser le temps de répondre, elle prend son cabas et descend l’escalier. Une heure plus tard, la morue rôtie au four sous un filet d’huile d’olive fume sur la table avec des pommes de terre à l’eau, une poignée de coriandre hachée, une salade verte et un robuste vin de pays. Inoubliables agapes dans la petite cuisine avec ses deux jeunes enfants brésiliens, son assistante (française) et la pianiste, qui s’excuse parce qu’au restaurant « ç’aurait été meilleur ». Non, jamais au monde, tel qu’à cet instant, on n’a dégusté « bacalhau » plus délicieuse.

Lisbonne, le 7 avril 2009

 

Sept disques indispensables

Bach : Partita n° 1 – Suite anglaise n° 3 – Suite française n° 2 (DG)

Beethoven : Sonates (DG)

Chopin : Nocturnes (DG)

Chopin : Concerto n° 1 (Krivine) et n° 2 (Previn) (DG)

Mozart : Concertos n° 14 & 26 (Vienne/Abbado) (DG)

Mozart : Sonates K 457 & 331 - Fantaisies (DG)

Schubert : Impromptus, Moments musicaux & Sonate D 784 (DG)

 

Schubert : Impromptus, Moments musicaux & Sonate D 784 (DG)

 

 

 

 

 

 

 

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Prenons de la Otter

Le 25 juin 2009 à 12:28 par Olivier Bellamy

Anne Sophie von Otter est incapable d’être autrement que parfaite. Qu’on l’entende dans Rameau, Haendel ou Mahler, rien à dire ! La voix est à la fois charnelle et droite, le style est impeccable. On aurait pu croire qu’elle allait trébucher en abordant le cross over, bûcher des vanités de tant de cantatrices soucieuses d’élargir leur public. Et non, là aussi la Otter prend de la hauteur. Son disque avec Elvis Costello est un bijou. A aucun moment, on ne la sent pas à sa place.

Il n’y a que son dernier disque Bach qui me déçoive. La voix n’est pas aussi belle. Elle devrait repasser son Bach. Enfin, ouf, on respire ! La preuve est faite qu’elle est humaine et qu’elle peut elle aussi se tromper parfois. On ne l’en aime que davantage.

Voici son programme :

 

 

: 3 music tracks (or albums) which remind you of your childhood MADELEINES

 

2) Penny Lane or other early Beatles,

 

   3) menuet by Boccherini di-a-da-da-da DA  or some of Tjaikovsky´s 

ballet music Nutcracker,

 

+ 3 of music that you love:

 

1)  Rameau/ Minkowski from the Symphonie Imaginaire Track nr 16 “ 

Entrée de Polymnie”

 

 

>

 

>  2) Brad Mehldau  : ” Knives out” from the cd Day is done This is 

 

> long, they will probably have to fade out after a while

 

>

 3)some Berlioz, why not with JEG.Could be e g Royal Hunt and Storm

 

>

 

Ø    + 4 of your own recordings.

Ø     1) Chaminade, Track 12 “MalgrÈ nous”

 

>  2)  from the Costello album Baby plays around or  Go,leave,    

 

> or     Like an Angel passing through my room

 

> 3) Weill:    Stranger here myself or One life to live

 

 

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Dutourd et de l’intérieur

Le 25 juin 2009 à 12:10 par Olivier Bellamy

Jean Dutourd était ravi d’être invité à l’émission. Il l’écoute chaque soir et se demandait si on allait l’appeler un jour. Il est arrivé au studio, assez fatigué, marchant péniblement, marmonnant quelque ressentiment contre cette « vieillesse ennemie », mais dès que le micro s’est ouvert, il a retrouvé sa forme de jeune homme.

Il est l’un des rares invités à m’avoir laissé un message sur mon répondeur, me remerciant pour ce délicieux moment passé ensemble.

J’ai adoré l’une de ses dernières phrases : « Pour être heureux, il faut savoir surmonter ses douleurs ». C’est tout simple, mais plein de sagesse.

Quand j’étais jeune, Jean Dutourd était très mal considéré dans ma famille. Un homme de droite, royaliste par-dessus le marché et tellement réactionnaire ! Le diable en personne pour ma mère. Pourtant, chaque fois que je l’ai lu, vu ou entendu, j’ai toujours été séduit par son courage et sa lucidité. C’était l’époque où il valait mieux avoir tort avec Sartre qu’avoir raison avec Aaron.

Voici son programme :

Jean Dutourd

Sonate « Le printemps » de Beethoven – 1er mvt – Menuhin et sa sœur ou Grumiaux

Madeleines

Symphonie « Pastorale » de Beethoven – 1er mvt – Bruno Walter

« Valencia » (chanson leste)

Concerto n° 1 de Beethoven – 3e mvt – thème dansant vers 2’30 Argerich

Don Giovanni de Mozart « La ci darem la mano » (Krips)

Le Guépard (scène du bal, qui commence par un galop ?) Nino Rota

Tchaïkovski : Capriccio italien

Schubert : La Truite – Serkin  équipe de Marlboro – 4e mvt

Debussy : 1ère Arabesque (Chaplin)

Offenbach : La vie parisienne – « il est content mon colonel »

 

 

 

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Thibaudet, la grâce

Le 18 juin 2009 à 18:23 par Olivier Bellamy

Enfin un pianiste heu-reux ! Un homme, qui avoue aimer le luxe, les voyages, les contacts humains… La critique française l’a dédaigné pensant qu’il était devenu trop américain. L’Amérique et le monde l’adorent parce qu’il incarne la grâce et le chic français. Cherchez l’erreur !  Lire l’article en entier

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Gérard Mortier et Olivier Bellamy
Gérard Mortier a été un directeur l’Opéra de Paris militant et une homme aux propos d’une rare arrogance. Il prend les libertés d’un artiste en oubliant qu’il est un commis de l’Etat. Qu’il n’aime pas Massenet, Louis de Funes ou le château de Versailles, c’est son droit. Mais qu’il profite d’une position au pouvoir écrasant, d’un budget pharaonique et de la confiance des contribuables français pour gouverner selon son bon plaisir n’est pas acceptable. Lire l’article en entier

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ombre