En art, on dit qu’il faut « avoir du style ». C’est la moindre des choses ! Posséder un style, est beaucoup plus rare. En littérature, deux par siècle, disait Céline, qui était sévère. Au violon, les élus sont à peine plus nombreux (Kreisler, Heifetz ?) Enfin, avoir « son » style est un privilège accordé aux fortes personnalités. On pense à Gitlis, Kremer… Les animaux étranges, les inclassables. Aujourd’hui, Laurent Korcia appartient à cette race - en voie de disparition - d’artistes que l’on reconnaît au premier coup d’oreille parce qu’ils ne ressemblent à personne. Il est la bête noire des orchestres routiniers, des chefs pressés, des pianistes paresseux. De son stradivarius « Zahn » de 1719, prêté par LVMH, il tire des sonorités envoûtantes. Qu’il joue le Concerto de Brahms à la salle Pleyel ou une belle mélodie populaire à la télévision, Laurent Korcia reste le même. Certes, la somme de connaissances et de technique diffère considérablement d’une œuvre à l’autre, mais la finalité est bien, comme le disait Beethoven, de « partir du cœur et d’aller au cœur ». De mémoire d’ébène ou d’épicéa, on n’a jamais entendu Laurent Korcia émettre un son poli, absent ou simplement neutre. Il ignore le consensus, ce poison de l’art. Il ne souhaite pas plaire à tout le monde, mais il mourait pour concerner chacun. C’est très différent. Tout en lui est engagé, tendu, intègre, rayonnant. On le dit capricieux comme un ruisseau de montagne. C’est qu’il suit les creux et les bosses de la musique sans chercher à se réfugier sous l’ombre rassurante des barres de mesure. A l’image d’un Samson François, Laurent Korcia est un imaginatif, qui a ses fulgurances, ses illuminations, en marge des pièges de la vanité, qui ralentit la musique et pèse inutilement. Pour trouver la légèreté, Laurent Korcia, tel un grand acteur, plonge au fond de lui, dans les replis de son cœur où sommeillent sentiments purs et pensées secrètes, matière trop fragile pour la vie, mais nourriture essentielle de l’art. La note paraît enfin au terme d’une longue maturation intérieure et au prix d’une douloureuse introspection. Dans l’ultime moment de retenue, qui précède l’émission de la note, l’artiste est en état de nudité maximale, de vulnérabilité absolue. Le son vient en quelque sorte lui sauver la vie. Peu d’artistes ont ce courage d’aller au bout de sa propre nuit. « Jouer comme si c’était la première ou la dernière fois » conseille Ivry Gitlis. Voilà ce que Laurent Korcia a toujours fait, aussi naturellement qu’on respire, sans imaginer agir autrement. A l’heure où la carrière impose de se cacher derrière son savoir faire pour durer, Laurent Korcia, qui possède pourtant la plus fabuleuse des techniques la remet en question chaque soir et joue sa peau à chaque concert. Pour le public, c’est une expérience unique car, que l’on soit ou non familier de la musique, chacun est transporté, transformé.
Lorsqu’il joue de la musique de film, de la musique populaire ou du jazz manouche, notre violoniste ne se voit pas comme un grand seigneur qui consent à descendre de sa tour d’ivoire pour se mêler à la foule. En musique, « chaque chose a sa beauté et son utilité » professait sagement Luciano Pavarotti. Dresser des barrières entre les genres avant tout trahit avant tout un manque de culture. Laurent Korcia sait que c’est l’immense Toscha Seidel (de la bande des « Jascha, Sacha, Toscha, Micha », élèves du légendaire Leopold Auer) qui joue le fameux solo de violon dans la bande originale du film « Gone the Wind ». Musique signée Max Steiner, lequel était élève de Brahms ! Il sait aussi que le légendaire Hollywood Quartet partageait son temps entre les derniers quatuors de Beethoven et la 20th Century Fox (la musique de « All about Eve », c’est eux !). Comme le snobisme lui est étranger, Korcia déclare tout à trac que « Moon River est aussi difficile à jouer qu’un adagio de Mozart ». Eh oui, plus c’est simple, plus on est à nu, moins on peut truquer. C’est avec un plat de riz et du soja que l’on reconnaît le grand cuisinier, disait-on autrefois en Chine.
Un grand artiste, c’est avant tout un artiste libre. Libre de ses choix, libre de ses passions, libre de ses folies. « La liberté, ça se conquiert, ce n’est pas donné d’avance » estime Laurent Korcia. Il rêve de faire entendre la Sonate pour violon seul de Bartok dans un stade. Cette musique, il l’a jouée au Moyen-Orient devant des publics vierges de cette esthétique, qui en étaient bouleversés parce qu’ils la comprenaient d’instinct. Korcia transmet des images avec les sons. « La musique s’écoute aussi avec les yeux » disait Stravinsky. Donc l’interprète est donc un peu peintre et cinéaste. Mais dans la musique de film, c’est moins le souvenir des images qui nous atteint que l’émotion de reconnaître des « madeleines de Proust » musicales et de retrouver pour quelques instants la saveur d’un paradis que l’on croyait perdu.
Laurent Korcia est un musicien qui nous touche profondément car au-delà du charme, des sortilèges, des couleurs fauves et des parfums entêtants de son violon, il demeure, depuis ses premières gammes d’enfant, jusqu’au dernier son qui vient de mourir sous ses doigts, un artiste d’essence tragique.



Commentaires récents